L’année 2025 nous en aura réservé, des surprises : il y a de quoi avoir le tournis, entre le duo «Diomaye môy Sonko» qui implose, la carapate de Madiambal Diagne qui distille des scoops explosifs depuis les Yvelines, les Lions qui climatisent le Stade des Martyrs de Kinshasa…

La dernière en date, bien sinistre, restera sans doute la récente disparition de la cantatrice rufisquoise Khar Mbaye Madiaga, à quatre-vingt-treize ans.

Sa puissante voix rauque nous aura accompagnés des décennies durant, marquant de son empreinte indélébile des instants d’anthologie. Dont ce dimanche dans un Stade Demba Diop des grands jours, que les amateurs de lutte auraient bien voulu effacer de leur mémoire : Robert Diouf et Double Less, deux colosses dans la force de l’âge, aux palmarès respectables, immenses champions s’il en est, choisissent pour toute stratégie, d’interminables balancements de bras inoffensifs.

Alors que la nuit tombe et que le public somnole pratiquement à force d’ennui, une puissante voix rauque déchire l’air pour tancer les lutteurs apathiques : «Bayi lên sên yâba gui té lâlé ! Lâlé môy bâkh’i gôr ! Bou dôn lâmb’i djiguên sàkh, diékh na !» Traduction ? Arrêtez vos brasses et battez-vous ! Se battre est l’affaire des vrais hommes.

Aux chœurs, rien que des grosses pointures : Daro Mbaye, Dial Mbaye et sans doute d’autres divas de l’orchestre traditionnel de Sorano.

Khar Mbaye Madiaga est nature. Une belle femme, comme celles que le Destin désigne pour marquer leur époque. Il y a de la majesté dans son grand boubou amidonné, et son foulard qu’elle laisse pendre négligemment sur ses épaules, à la «balâgal».

Le doute n’est pas permis : Adja Khar Mbaye Madiaga Meïssa Dior a la classe.

C’est le Tigre de Fass, Mbaye Guèye, un homme, un vrai, qui descendra des tribunes ce soir-là pour ordonner à l’arbitre de mettre fin au supplice des spectateurs.

En 1990, dans mon billet du Témoin n° 02 du 24 avril, je dresse la caricature des sempiternels politiciens sénégalais, qui se chamaillent le jour et négocient la nuit, en terminant par la boutade de Khar Mbaye Madiaga : «Sou dôn lâmbi djiguên sàkh, diékh na !» Wade et Diouf font alors du chiqué. Ce qui nous vaut, hormis deux couvre-feux en 1988 et 1989, les entrismes sordides du Pds en 1991 et 1995, l’assassinat d’un juge constitutionnel en 1993, le meurtre de six policiers en 1994, avant l’alternance de 2000.

Tout ça pour ça…

Ce n’est alors pas le premier rappel à l’ordre que la diva de Rufisque adresse à la société patriarcale, celle des hommes qui s’autorisent et se pardonnent tout, tandis que les objecteurs de conscience tournent la tête ailleurs et les femmes plus que raisonnables s’y soumettent : Khar Mbaye Madiaga dénonce alors la tradition sordide du mariage forcé. A l’intention des entremetteurs et entremetteuses de «Gôr gou Niâw», sans doute quelque potentat local à la physionomie inquiétante, auquel personne n’ose rien refuser, surtout des épousailles arrangées avec une adolescente qui émoustille ses bas instincts en perte de virilité, elle adresse le pamphlet qui ratisse large : «Aya Bimbam»…

C’est très simple, pour Khar Mbaye Madiaga : «Satâl’âk kourouss, kâl’âk sikim… Yây bôye, bagn’ou ma ko, dama ko ragal !»… Elle ne le refuse pas, lui, sa bouilloire, son chapelet, son turban et sa barbiche, mais il lui fait peur.

C’est sans doute l’allégorie la plus actuelle de notre cher pays, cette terre bénie de la servitude volontaire, qui part en couilles depuis quelques années : les salafistes, la République du Sénégal ne les déteste pas mais ils lui font peur…

Elle poussera un autre cri d’alerte dans les années quatre-vingt-dix : «Khalé Yi», toute cette jeunesse désœuvrée, abandonnée, mal éduquée qui se partage le mégot et s’emprunte le pantalon et la chemise au gré des cérémonies.

Si on l’avait écoutée plus attentivement, nous n’aurions certainement pas autant de cadavres d’enfants au fond des océans.

L’épopée des Lions en 2002 lui rendra justice. Un chant de départ qui nous hante depuis : Mbaye Dièye Faye harangue les footballeurs de l’Equipe nationale en partance pour les coupes d’Afrique et du Monde, nos Lions entament leur au revoir et puis, l’inouïe envolée de Khar Mbaye leur adressant sa bénédiction de sa puissante voix qui invoque la solennité du moment au nom de toutes les grand-mères, tous les grands-pères, les mères, les pères, les frères et sœurs, les cousins et cousines.

La diva de Rufisque s’en est allée après avoir apporté sa pierre à la construction nationale. Comme elle l’a invoqué pour d’autres, Hadja Khar Mbaye Madiaga Meïssa Dior, Yalla bou la thiat top…

Qu’elle repose en paix au fond de sa dernière demeure aussi pour avoir mérité de la Nation.

Par Ibou FALL