La Plateforme migration-citoyenneté-liberté de développement et droit d’asile (Pmcldda), en collaboration avec la Fondation Heinrich Böll, a présenté son Livre blanc sur la crise migratoire au Sénégal. Ce document accablant recense les pertes humaines et analyse les nouveaux profils de candidats au départ, tout en interpellant l’Etat sur l’urgence d’une politique migratoire structurée.

Par Justin GOMIS – Malgré les dispositifs sécuritaires déployés par les autorités pour endiguer le phénomène, les côtes sénégalaises demeurent des points de départ privilégiés pour les candidats à l’exil vers l’Europe. Lors de la présentation du «Livre blanc couvrant la période 2023-2025, Mignane Diouf a dressé un bilan alarmant de la recrudescence des départs en pirogue.

Les statistiques révèlent une accélération dramatique du nombre de victimes. «Entre 2023 et 2024, nous avons compté environ 6000 à 7000 victimes. En 2025, ce chiffre a grimpé pour atteindre pratiquement 10 000 morts ou disparus», a informé le président de l’Ong Paedd. Ce décompte reste partiel, car il ne prend pas en compte les disparitions non signalées dans les familles. Intitulé «A la mémoire des victimes des pirogues de l’indifférence», cet ouvrage vise à sortir ces drames de l’oubli. «Il faut que l’on sache combien ils sont, qui ils sont et quels sont leurs profils», a insisté M. Diouf.

Un bilan humain tragique

L’un des constats les plus frappants de l’enquête est l’évolution du profil des migrants. Le phénomène ne touche plus seulement les chômeurs, mais aussi des jeunes cadres. «Des enseignants et même des jeunes qui s’apprêtaient à s’engager dans l’Armée sénégalaise ont fini par monter dans ces pirogues», déplore le responsable.

Les causes : un cocktail économique, social et sécuritaire

Les raisons du départ sont multiples, mais l’économie reste le moteur principal. Le chômage et la pression sociale poussent les jeunes vers l’At­lan­tique. «Dans les familles, on compare souvent les jeunes à ceux qui ont réussi, en leur disant qu’ils ne servent à rien. Ces mots blessent et poussent au départ», explique Mignane Diouf.

Aux facteurs internes, s’ajoutent l’insécurité régionale (Mali, Guinée, Burkina Faso) et les tensions pré-électorales vécues au Sénégal entre 2022 et 2024. Enfin, le mirage de «l’argent facile», vendu par des démarcheurs ou des proches déjà installés en Europe, joue un rôle de catalyseur. Ces candidats ignorent souvent que les conditions de vie en Europe sont précaires, les cantonnant fréquemment à des travaux pénibles dans les champs ou les usines.

Pour freiner cette hémorragie, les acteurs de la Société civile préconisent plusieurs mesures urgentes pour renforcer la surveillance de proximité en établissant une collaboration étroite et de confiance entre les Forces de sécurité et les pêcheurs, qui sont les premiers témoins des embarquements ; évaluer les fonds engagés en auditant les programmes de lutte contre la migration pour mesurer leur efficacité réelle par rapport aux budgets dépensés. Sans oublier de valider la politique migratoire nationale, car le Sénégal dispose d’un document de politique migratoire qui attend toujours d’être validé par l’Etat. «Tant qu’il n’y a pas d’orientation politique officielle, les acteurs agiront sans boussole», prévient M. Diouf. Et enfin créer un Bureau des disparus : inspiré par des modèles maghrébins, ce bureau permettrait de collecter des données précises sur les disparus afin d’aider les familles à faire leur deuil. «On ne peut pas laisser quelqu’un disparaître pendant des années sans que personne ne sache ce qui lui est arrivé», a-t-il conclu.

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