La nouvelle cheffe de la mission du Fmi au Sénégal est venue à Dakar la semaine dernière, a écouté et entendu, et… elle est partie. De nombreux Sénégalais s’attendaient à ce que le communiqué de fin de visite de Mme Mercedes Vera-Martin annonce une prochaine reprise de la coopération avec l’institution. Mais le communiqué des services du Fonds affirme : «Les autorités ont réitéré leur intérêt pour un nouveau programme soutenu par le Fmi. Les services du Fmi continueront de dialoguer avec les autorités sur leurs politiques et priorités de réforme susceptibles d’être appuyées par un accord avec le Fmi.» De leur côté, les collaborateurs de Mme Georgieva estiment que la priorité de leur collaboration est de «soutenir la consolidation budgétaire et… réduire les vulnérabilités liées à la dette, renforcer la gestion de la dette, améliorer la gouvernance publique et promouvoir une croissance inclusive et durable».
Au rayon des engagements qui ne mangent pas de pain, ils déclarent : «Nous réaffirmons notre engagement à accompagner le Sénégal en ces temps difficiles.» Et pour montrer à quel point ils sont conscients que sont difficiles ces temps, ils détaillent : «Les vulnérabilités budgétaires et liées à la dette demeurent élevées. Les perspectives à court terme sont soumises à des risques élevés. La hausse des cours mondiaux du pétrole depuis le début de la guerre au Moyen-Orient devrait exercer une pression supplémentaire sur les finances publiques du Sénégal cette année, compte tenu du coût budgétaire des subventions non ciblées. Dans un contexte de vulnérabilités élevées liées à la dette, l’accentuation de l’incertitude mondiale et le durcissement des conditions financières pourraient aggraver davantage les pressions de financement.»
La leçon est que ce n’est pas encore le moment pour les autorités sénégalaises de chercher à placer tous leurs œufs dans le seul panier du Fmi. On se demande d’ailleurs bien pourquoi Al Aminou Lô et ses services persistent tant à vouloir s’attirer les bonnes grâces de l’institution de Bretton Woods. L’ancien Premier ministre Ousmane Sonko n’avait-il pas mis en évidence l’inanité de leurs efforts en se vantant, au mois d’août de l’année dernière, de ce que le Sénégal «est resté debout sans percevoir un franc du Fmi». Pour indiquer que le pays ne manque pas de niches pour financer son programme de développement, il avait lancé son Plan de redressement économique et social (Pres), qui prévoyait quasiment de taxer tout ce qui pouvait l’être, tout en réduisant les dépenses jugées non essentielles.
Avec ce Pres, le Premier ministre Sonko avait misé sur la mobilisation de 5667 milliards de Cfa dans la période de 2025 à 2028. Il prévoyait aussi, par la compression de certaines dépenses, pouvoir économiser un peu plus de 90 milliards de Cfa, tout en réduisant de manière significative le déficit budgétaire. Pour le reste, faute de pouvoir recourir à des financements internationaux qui nécessitent l’onction du Fmi, le pays s’est tourné avec dynamisme vers le marché obligataire de l’Umoa. Depuis la rupture avec les partenaires internationaux, c’est par cette voie que le gouvernement parvient à assurer ses dépenses. Ce n’est pas toujours idéal, mais la barque Sénégal ne prend pas l’eau malgré la forte houle économique. Le Sénégal parvient à lever autant d’argent qu’il a besoin sur le marché financier régional. Le pays de Sonko participe ainsi, fortement, au dynamisme de la Bourse de la sous-région et à son attractivité.
Et depuis que le nouveau président de l’Assemblée nationale a reconnu devant des médias français qu’au moment où il accusait le régime sortant d’avoir contracté une dette cachée, qualifiée par ailleurs de «dette odieuse» par ses comparses et lui, il le faisait «en tant que chef de parti, et non chef de gouvernement», depuis ce moment donc, la perception de la gestion de la dette du Sénégal est différente, même si les choses n’évoluent pas au rythme que le souhaiteraient les autorités de l’Etat, en particulier le ministre de l’Economie, des finances et du plan, ainsi que son chef de gouvernement. Officiellement, le Fmi ne parle pas de restructuration, au sens où l’entendent les autorités sénégalaises. Ousmane Sonko n’a jamais hésité à affirmer qu’une restructuration de la dette sénégalaise serait «une humiliation». De nombreux observateurs estimaient pour leur part qu’une restructuration entraînerait l’Etat à consacrer la majeure partie de ses ressources financières au paiement d’une dette qui n’a pas été contractée pour le bien de la population, et à négliger les besoins vitaux de ladite population.
Cependant, le communiqué du 22 juin du Fmi assure avoir discuté avec leurs partenaires sénégalais de «l’évaluation de l’impact de la guerre au Moyen-Orient sur l’économie et les finances publiques sénégalaises ; l’examen des besoins et conditions de financement pour le reste de l’année ; et la conception de réformes visant à stimuler la croissance, à renforcer les filets de protection sociale et à consolider la gouvernance». Beaucoup de Sénégalais ne relèvent pas le paradoxe de voir le Fmi devenir plus «social» que les autorités sénégalaises. Le Fonds monétaire ne cesse jamais de clamer, tout le long de ses communiqués ou des déclarations de ses hauts fonctionnaires, sa préoccupation concernant des mesures qui pourraient contribuer à dégrader encore plus les conditions de vie des populations pauvres. Au même moment, les pouvoirs publics n’hésitent pas à gonfler la cohorte des chômeurs en poussant plusieurs entreprises à la fermeture, ou en privant des sociétés de créances auxquelles elles ont légitimement droit. Mieux encore, ou pire, c’est selon, ce pouvoir «social» inscrit au budget le paiement des bourses de sécurité familiale et… fait de la rétention des montants dus aux concernés.
Leur politique sociale a conduit à des situations tragiques à l’université, qui ont culminé avec la mort de l’étudiant Abdoulaye Ba. Le souci de la préservation de l’environnement se distingue par l’autorisation d’entrée pour les véhicules reformés en Europe et datant de 10 ans. Nombreux sont les exemples de ce genre qui pourraient être cités. Tout cela démontre qu’en fait, si le gouvernement se tourne vers le Fmi, ce ne devrait certainement pas être pour des besoins d’argent, car il craindrait un défaut de paiement de sa dette souveraine. La preuve, depuis un certain temps, le ministre de l’Economie et des finances n’hésite pas à clamer haut et fort qu’il règle ses créances à l’international avant l’échéance. S’il a besoin de finances, il a indiqué qu’il pourrait même se rendre aux Emirats arabes unis, ou en Chine et au Nigeria, pour lever des fonds sous forme de «Total return swaps», à des taux usuraires. Mais que personne n’a à ce jour osé qualifier de «dette odieuse». Donc, que veut donc couvrir le gouvernement en se tournant vers le Fmi ?
S’il s’agit de faire sentir au Peuple le poids d’une conjoncture rendue encore plus difficile par des déclarations à l’emporte-pièce, les autorités n’ont pas besoin du Fonds, elles s’en tirent très bien toutes seules !
Par Mohamed GUEYE / mgueye@lequotidien.sn

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