Une première historique pour le cinéma africain comme pour un cinéma rwandais encore balbutiant hier : la Caméra d’or 2026 a été remise à la cinéaste Marie-clémentine Dusabejambo pour son Ben’Imana. Un prix d’interprétation pour Congo Boy, représentant un cinéma centrafricain non moins émergent, vient renforcer l’idée que se lève une nouvelle vague au cœur du continent. Bilan : deux récompenses pour seulement trois films africains sélectionnés. Bel exemple de qualité-prix.
«C’est une colle que vous me posez-là …», répond la Canadienne Monia Chokir, présidente du jury de la Caméra d’or 2026, à la question posée par Le Quotidien de savoir si Ben’Imana de la Rwandaise Marie-Clémentine Dusabejambo est bel et bien le premier film africain à décrocher la récompense du meilleur premier long métrage, décernée depuis des décennies lors du Festival international du film de Cannes. Euh… Eh bien oui, après l’examen scrupuleux des palmarès remontant à 1978, c’est historiquement exact. Le nom de Marie-Clémentine Dusabejambo demeurera le premier inscrit au nom de l’Afrique, pour le compte d’une œuvre 100% rwandaise, dans une liste où figurent parmi les «palmés» et/ou multi-primés, les Jarmush, Panahi et Dhont, et autres figures du cinéma d’auteur mondial.
Si deux autres cinéastes du continent apparaissent, ceux de la regrettée Moufida Tlati (Les silences du Palais, 1994) et du Nigérian Akinola Davies Jr, l’an passé, c’est au titre de «mention», soit accessit donc. Point commun entre le second et la Rwandaise, leurs œuvres sont l’une et l’autre les premiers films de leurs pays respectifs à figurer en sélection à Cannes, dans «Un certain regard» en l’occurrence. Première sur première donc pour M.-C. Dusabejambo, un coup de maîtr(ess)e pour la représentante d’un cinéma fraîchement émergent sur l’humble combat intime et quotidien mené par des femmes sur les voies difficiles d’une réconciliation nationale, 18 ans après le génocide de 1994 (voir notre interview ci-dessous).
Vingt-neuf premiers longs métrages du monde entier ont été visionnés par le jury de cette Caméra d’or. «Ben’Imana m’a foudroyée droit dans le cœur», a commenté sa présidente Monia Chokir devant la presse. Une émotion partagée par la critique internationale puisqu’il a également reçu, quelques heures auparavant, le prix 2026 de la Fipreci (Fédération internationale des critiques) comme par nous-mêmes (Le Quotidien, 21 mai). Mais elle n’est pas la seule bonne surprise africaine du palmarès de Cannes 2026.
Trois films présents dans «Un certain regard» et deux récompenses : belle efficacité ! La seconde revient à Congo Boy de Rafiki Fariala (Le Quotidien, 20 mai) à travers un prix d’interprétation pour l’acteur Bradley Fiomona Dembeasset, qui l’incarne à l’écran dans sa propre biographie de réfugié congolais à Bangui. C’était encore une fois le premier long métrage du réalisateur, tout autant que le premier film centrafricain issu d’un cinéma non moins émergent que le Rwandais de la Caméra d’or. Cela, dans une section dédiée, il est vrai, aux révélations de tous horizons : ainsi «Un certain regard» a par ailleurs primé cette année le premier (encore) film népalais jamais projeté sur la Croisette…
Alias Robert à l’écran, Bradley, élu par Rafiki parmi 700 prétendants -parce que c’est lui et parce… moi c’est lui- était absent de Cannes pour recevoir son diplôme. «Je suis une star», a ponctué, au nom de son double, le cinéaste dans une des mélopées improvisées (slam) qui sont sa marque. Hors champ, et en sous-texte comme on dit dans la Com’, on ne pouvait s’empêcher de songer au sort de Abou Sangaré, le sans-papier guinéen soumis à une Oqtf (Obligation de quitter le territoire français), héros de l’Histoire de Souleymane, présentée également dans «Un certain regard» en 2024. Prix d’interprétation puis, -600 000 spectateurs plus loin- césarisé comme révélation masculine, Abou avait arraché un sursis, sous forme d’une autorisation de séjour en France.
Malgré une sollicitation pour rejoindre le casting de «Dumas : le diable noir» (l’histoire du père du romancier Alexandre Dumas) aux côtés de Omar Sy, on le retrouvait aux dernières nouvelles du côté du chantier de l’autoroute français A 26 aux commandes d’engins de chantiers. Il existe un lien entre lui, Abou, et Congo Boy. Il se nomme Boris Lojkine. L’auteur, français, de l’Histoire de Souleymane est en effet coproducteur du film Congo Boy. Il a formé Rafiki à la caméra, et celui-ci a été son deuxième assistant sur le tournage de l’Histoire de Souleymane.
Précisons, avant d’aller plus loin, que Abou Sangaré refuse d’être considéré comme une «victime» du cinéma. Il persévère à considérer que mécanicien est son vrai métier. Néanmoins, on peut souhaiter qu’un enchaînement de coïncidences épargne le devenir de Bradley/Robert, alias Congo Boy, alias Rafiki, et que Bradley devienne à son tour une star. L’avenir le dira.
Pour conclure, faisons un détour dans les coulisses de la compétition officielle pour la Palme d’or. Le cinéaste Roumain Christian Mungiu en ressort double palmé avec son film Fjord dont la trame soulève une question cruciale dans un monde dit globalisé : jusqu’où un certain idéal de «progrès» sociétal, tel qu’incarné dans un pays aussi «avancé» que la Norvège, peut s’imposer comme l’antithèse d’une tolérance prônée comme valeur théologale. En bref, trop de tolérance tue-t-elle la tolérance, rejetant toutes valeurs qui ne sont pas les nôtres ?
Dans cette histoire basée sur des faits réels, un couple se voit privé de ses cinq enfants car les principes éducatifs des parents sont jugés trop rigoureux pour les normes en vigueur. Le père et la mère sont menacés de prison dans un procès kafkaïen en l’absence de la moindre preuve d’une quelconque maltraitance. Chose rare, Fjord a également reçu le prix œcuménique unissant les fois chrétienne, islamique et juive, en même temps qu’élu en toute laïcité par le Grand Orient de France dans son Prix de la citoyenneté. Il a été de plus récompensé par la critique internationale. Un consensus pas si courant pour une question de fond dans un monde désorienté. En quête de repères ?
