C’est sans doute la semaine durant laquelle nous sommes quasiment obligés de jeter un regard rétrospectif sur notre pays, son histoire récente. Notre destin de République sénégalaise se paraphe un Quatre Avril, il y a de cela soixante-six ans, en même temps que celui du futur Mali, après que Léopold Sédar Senghor, qui nous évite par la même occasion une inutile effusion de sang, obtient notre «indépendance» après un court tête-à-tête avec le Général De Gaulle, alors chef de l’Etat français.
Il n’en faut alors pas beaucoup pour convaincre le Général qui a plus qu’un troisième œil pour scruter l’avenir : c’est un télescope dans le cerveau qu’il tient braqué, lui permettant de percer bien plus loin que les horizons ordinaires, ces limites infranchissables des humains ordinaires. De Gaulle aura cette boutade restée dans les annales : si l’Empire colonial français poursuit dans cette direction, prédit-il, «Colombey-les-Deux-Eglises deviendra bientôt Colombey-Les-Deux-Mosquées».
Avec «sa» communauté qui élargit la nationalité française jusqu’aux citoyens d’Outre-Mer, la majorité démographique du scrutin universel de la Cinquième République en gestation permettrait même à un Jean-Bedel Bokassa -l’ancien bidasse s’autoproclame empereur centrafricain sur un coup de tête- de se retrouver président de la République française.
Autant laisser les Nègres se faire des illusions sur leur «accession à la souveraineté internationale» et reformuler plus joliment le contrat colonial pour ménager les orgueils mal placés.
Le Sénégal de 1960, en septembre, élit au scrutin indirect, malgré sa majorité musulmane, un catholique, auquel il renouvelle sa confiance par les urnes depuis 1945. De 1945 à 1978, de la Sfio au Ps, en passant par le Bds et le Bps, puis l’Ups, les Sénégalais, toutes castes, ethnies, races et confessions confondues, plébiscitent Léopold Sédar Senghor au fond des urnes. Il faut reconnaître que l’enfant de Djilor, pardon, Joal, fait la fierté des gens normaux.
Cultivé, bien éduqué, il recèle, comme le feu volé, ce supplément d’âme qui façonne les destins rares. Sédar Gnilane a la classe. C’est un esthète qui voit loin et grand. Son rêve de Sénégal est un poème pointilleux, habité par la décence, l’élégance, la grâce.
C’est vrai, un géant parmi les avortons fait figure de monstre…
Lorsqu’il parle Festival des arts nègres, autour de lui et bien au-delà, la racaille qui pense pauvre hurle au crime économique. Le monde paysan scrute désespérément le ciel, et crie famine avant même d’être puni par la sècheresse, pendant que les «partis ouvriers» revendiquent la dignité de promouvoir l’économie de la pauvreté et font fortune dans le «charity business»…
Vous savez bien, ces Nègres, les panafricanistes authentiques, toujours de «Gauche», en plus de ces putschistes mutés en Ong issues de l’anticommunisme, subventionnées par l’Urss durant des décennies, qui dénoncent les suppôts du néocolonialisme occidental tout comme les régimes corrompus à la solde des institutions de Bretton Woods.
Une garnison de nabots intellectuels pour toute opposition, ça n’aide pas à la réflexion.
«En l’an 2000, Dakar sera comme Paris», prête à sourire, lorsqu’il proclame son Sénégal du futur. Bien sûr, alors qu’il désigne la lune, tout le monde regarde son doigt. Une Tour Eiffel, un métro, des Champs-Elysées et quelques élégantes sophistiquées pour faire la conversation aux touristes ?
Senghor, qui pense Universel, lance à partir de la porte de l’Afrique, une «Ecole de Dakar», alors que le Monde noir s’apprête à adopter le Sénégal comme sa Terre natale, celle de sa renaissance, au terme de millénaires d’esclavage et d’invasions. Y’a déjà des Haïtiens qui se sentent à l’étroit dans la, euh, république des Duvalier, et préfèrent devenir sénégalais.
Les décennies de sècheresse qui s’annoncent en cette année 1966 auraient pu conforter toute une Nation à miser sur le génie, la créativité, l’audace : elle préfère le paupérisme, l’assistanat, les lamentations, le misérabilisme. C’est vrai, c’est une économie, même si elle ne rapporte que des miettes pour survivre… Bien entendu, tout le monde n’est pas pauvre : il y a, à ma gauche, les pontes du régime Ups qui héritent des oripeaux de la Coloniale et se partagent les quartiers chics et les positions d’influence de la nouvelle République. Et puis, à ma droite, la garnison des «marabouts» diamantaires, ces compatriotes partis avec un maigre baluchon pour revenir de leurs pérégrinations, disposés à démontrer si généreusement à quel point l’école de la République est un piège à cons pour dénaturer les enfants du vrai Sénégal.
Ce petit monde suffisant, qui déifie le franc Cfa, finance la contre-culture, celle qui revendique un retour aux valeurs traditionnelles, réinvente une probité à leurs aïeux et érige l’obscurantisme en valeur absolue. Adieu, l’école qui donne de grands serviteurs de la Nation, la recherche vers l’excellence.
Ils auront la République à l’usure.
Au fil du temps, d’échecs en échecs, les régimes successifs largueront les uns après les autres, les principes fondamentaux de la méritocratie, de la souveraineté sans orgueil mal placé, pour adorer les raccourcis historiques, les marchands de tapis et vendeurs de sable.
Soixante-six ans après notre accession à la souveraineté internationale, le doute s’insinue dans la tête du citoyen du monde, qui sait que dix-huit des siens sont en prison au Maroc, parce que notre diplomatie n’est plus en mesure de nous protéger hors de nos frontières ; la crainte aussi s’empare du citoyen, à force de constater comment le justiciable ordinaire peut se retrouver une année entière derrière les grilles d’une prison sans preuve, ni encore moins de procès ; que dire de nos Forces de l’ordre qui se font insulter et lapider par des politiciens sans éducation, ou de notre chef suprême des Armées, le président de la République, que n’importe quel trouvère peut outrager impunément, sous le prétexte de l’immunité parlementaire ?
En cette semaine du Quatre Avril, soixante-sixième anniversaire de notre indépendance qui se célèbre cette année dans la ville rebelle, Thiès, c’est le moment d’avoir une pensée pieuse pour les défenseurs de notre intégrité nationale, tombés sur le sentier du devoir. Le Capitaine André Senghor, le Sergent-chef Nfally Sonko, le Sergent Mounirou Badji, les caporaux-chefs Moustapha Ndiaye et Assane Sène sont tombés dans le nord Sindian, en combattant des poches de délinquance affublée du pagne léger de l’indépendantisme. Trois marins, Aly Sow, Abdoulaye Seck et Narcisse Kouboun, ont également perdu la vie en pleine mer, victimes du devoir.
Une pensée également pour les innombrables blessés de nos Forces de défense et de sécurité qui se donnent en sacrifice à la République depuis la nuit des temps.
Un simple défilé de Quatre Avril, encore moins ces quelques lignes, ne suffiront jamais à leur rendre hommage. C’est devenu malheureusement cela, la souveraineté, version 2026.
Par Ibou FALL
