La rencontre Technovation 2026, qui s’est tenue à Rabat au Maroc le 24 juin 2026, a été le moment pour plusieurs chercheurs en santé publique de se prononcer sur les meilleures stratégies de réduction de risques en Afrique. Les efforts sont notables pour l’Afrique, mais un plaidoyer est fait pour plus d’harmonisation dans les politiques sanitaires de nos nations. Dr Samba Cor Sarr, chercheur sénégalais de renom, trouve qu’il y a un pari à tenir pour une souveraineté sanitaire qui passe nécessairement par une souveraineté dans la recherche. Pour que les politiques sanitaires répondent aux réalités des Africains, la recherche doit être au point et avoir tous les moyens. Le Dr Sarr livre dans cet entretien ses convictions en ayant porté tant la casquette de chercheur dédié que celle de décideur public au niveau du ministère de la Santé et de l’action sociale, où il a été directeur de Cabinet.
Vous avez parlé de souveraineté politique en matière de santé publique, qui passerait nécessairement par une souveraineté en termes de recherche. Est-ce que vous pouvez revenir plus en profondeur sur cela ?
Je disais qu’on ne peut pas parler de souveraineté sanitaire sans souveraineté scientifique. Cela veut dire que l’Afrique doit se doter de moyens propres pour pouvoir faire face à ses besoins. Et ces moyens propres, ça ne peut être généré que par des ressources qui sont propres. Aujourd’hui, c’est une dynamique qui commence à être observée au niveau de plusieurs pays, particulièrement des pays comme le Sénégal, le Maroc, l’Afrique du Sud et l’Egypte. Ces nations sont considérées comme des locomotives dans ce que l’on appelle l’impulsion de la souveraineté sanitaire à travers la création de ressources propres à l’Afrique. C’est pourquoi, pour encourager cette dynamique, on est en train d’harmoniser sur le plan de la réglementation. Cela fait que pratiquement tout ce qui est régulation se discute entre les pays. On ne laisse plus un pays réguler individuellement dans son contexte propre. On travaille à harmoniser les contextes, à faire en sorte que ce que vous observez en termes de régulation au Maroc, qu’on puisse avoir la même chose au Sénégal.
C’est cela d’ailleurs qui a fait que maintenant nous avons des entités sur le plan pharmaceutique, nous avons des entités de régulation qui ont atteint le niveau de maturité 3. C’est un niveau de régulation optimal qui permet d’autonomiser les pays à fabriquer des médicaments. Des efforts sont faits pour vérifier sur le plan réglementaire, sur le plan technologique, si les pays réunissent les critères de qualité. On ne peut pas donner l’autonomie de produire des médicaments et de les distribuer à partir d’un territoire sans ces prérequis.
Lors de votre intervention, vous avez dit que l’Afrique doit baser ses décisions en matière de santé publique à partir de ses besoins. L’autonomie scientifique joue-t-elle une partition majeure à cette étape ?
Oui. C’est-à-dire que ça doit être à la base de toutes les décisions que nous prenons, même sur le plan des textes. Quand vous devez prendre un texte pour interdire quelque chose, ça ne doit pas être fait de façon émotionnelle. Ça doit être toujours basé sur des évidences. Aujourd’hui, quand vous regardez par exemple la loi anti-tabac du Sénégal, la base de l’introduction de ce texte, c’est à la suite de plusieurs études. Après plusieurs études, ils se sont rendu compte qu’à l’état où vont les choses, si on ne prend pas des dispositions pour sécuriser les jeunes, protéger certains espaces, améliorer la santé publique, on risque effectivement d’être à des niveaux qu’on ne pourra pas maîtriser. Quand vous exploitez le texte sur l’interdiction du tabac, vous verrez que les milieux scolaires, les espaces où évoluent les jeunes, sont hyper protégés par le régulateur. Cela est fait parce que la cible jeune était le groupe le plus exposé, le plus vulnérable dans le cadre de ce texte. Je considère que nous devons quitter l’émotionnel pour aller vers l’objectivité dans tous les textes de lois. Toutes les décisions que nous prenons doivent être des décisions sereines que nous pouvons justifier à partir de données probantes. Et là, les scientifiques africains doivent se mobiliser pour faire de cette dynamique une réalité au niveau de notre démarche politique.
A ce sujet-là, vous trouvez que les pouvoirs publics donnent assez de ressources financières pour l’application de toutes ces mesures ?
C’est justement là que nous avons énormément de difficultés. Si vous regardez, 80% des ressources consacrées à la recherche proviennent du privé, et parfois même du privé international. Cela fait que pratiquement nos préoccupations qui nous sont propres en général sont toujours reléguées au second plan. Le partenaire, quand il finance, en général il y a toujours en arrière-plan ses besoins propres. Nos besoins de recherche sont laissés en rade ou abordés en retard. Si nos Etats ne développent pas ce qu’on appelle le financement domestique, on continuera à laisser nos besoins d’études à plus tard.
Un autre reproche à faire est qu’on fait la plupart du temps du suivisme. L’adoption des tendances se fait en ne suivant pas le cycle d’évolution de nos sociétés. L’adoption du tabac chauffé en est un exemple. L’Afrique ne s’interroge pas. Est-ce que c’est adapté à notre contexte ? Est-ce qu’on ne peut pas trouver mieux en termes de proposition ? Est-ce que nous ne pouvons pas partir de cette innovation venue de l’extérieur pour essayer de voir à notre niveau quelque chose qui s’adapte au mieux à notre contexte ? Parfois, on peut innover, mais le produit, sur le plan économique, devient inaccessible pour une bonne partie de nos populations qui sont plus exposées. Que font les scientifiques par rapport à ça ? Là est une question d’importance. Lorsqu’on ne prend pas en compte nos réalités économiques, sociales et culturelles, on aura toujours des produits hors sol. C’est-à-dire des produits qui ne sont pas en lien fonctionnel avec nos réalités culturelles.
Au niveau des freins au tabagisme au Sénégal, doit-on plus chercher dans la culture ou l’action des pouvoirs publics ?
Ce sont les deux parce qu’au Sénégal, vous savez pertinemment que nous avons deux lobbys. Deux lobbys qui agissent dans ce secteur. Vous avez le lobby de l’industrie du tabac et celui de l’Organisation mondiale de la santé (Oms) avec ses partenaires. Ces deux lobbys agissent souvent sur le groupe scientifique, c’est-à-dire ceux qui sont chargés de nous faire générer des données probantes qui nous permettent de prendre la bonne décision.
Quand c’est le lobby du tabac, on a tendance à penser qu’il tire la couverture de son bord. Quand c’est du côté de l’Oms, on a tendance à penser qu’elle tire également tout de son côté. Il y a toute une dynamique à décortiquer à ce niveau. Mais l’enjeu, c’est d’autonomiser nos chercheurs pour qu’ils soient libérés de ces tensions en termes de gouvernance afin de pouvoir générer des données qui soient objectives, transparentes. Ainsi, quand on va présenter les données et résultats d’études aux populations, que les gens voient que véritablement, c’est basé sur du réel.
Il est d’ailleurs important de souligner que la plupart des recherches qui ont plus de chance de transformer les environnements, ce sont des travaux qui ont impliqué la communauté. Parce que la communauté se sent concernée par les données qui sont générées, elle se voit dans ce qui est trouvé et constaté. Et à partir de là, les convaincre dans l’adoption d’attitudes, de produits ou de conduites ne pose plus de problème. Aujourd’hui, la manière dont les choses se mènent, concernant par exemple les substituts du tabac qui sont en train de circuler dans beaucoup d’espaces, c’est plus une curiosité sans trop de renseignements. Tout ce qu’il y a derrière ces produits souvent est méconnu par les usagers. Et ça, c’est parce que le mode de recherche qui est utilisé n’est pas arrimé à nos valeurs, à nos contextes cognitifs, mais aussi à notre façon d’interagir avec les différents produits de consommation. Vous voyez par exemple que les associations de consommateurs au Sénégal ne considèrent pas les fumeurs comme des consommateurs, alors que ce sont bien des consommateurs. Pourquoi on n’enrôle pas les fumeurs dans les associations, pour qu’eux-mêmes expriment leurs frustrations, leurs besoins, la façon dont ils peuvent aider à ce qu’on comprenne leur statut, leur situation, l’accoutumance, d’où est-ce que c’est parti, comment ils vivent ça, est-ce qu’ils se sentent stigmatisés, etc.
Il y a déjà une perception totalement erronée de ces phénomènes qui sont plus anciens que nos sociétés actuelles. Et ça, c’est un problème.
Le tabou sur le tabac que vous avez mentionné, n’est-ce pas une des raisons pour lesquelles nos pouvoirs publics sont assez frileux pour engager des réformes sur la consommation du tabac, les produits nouveaux, leur accessibilité, leur distribution ? Comme vous l’avez aussi bien dit, les consommateurs de tabac ne sont pas identifiés comme des consommateurs de produits, alors que ce sont des gens qui prennent une décision mature, responsable et bien réfléchie. Est-ce que tout ce contexte d’hostilité ou de caricature de la consommation de cigarettes ne justifie pas la réticence des pouvoirs publics à s’engager dans certains schémas dans l’adoption de politiques publiques ?
C’est justement ce problème, parce que derrière tout ça, il faut voir l’Organisation mondiale de la santé. La stigmatisation aujourd’hui du tabagisme, la façon dont les gens luttent contre ce phénomène, voyez que presque tout est orienté à partir des recommandations de l’Oms. Ce qui fait que nous avons deux camps. Nous sommes au milieu, entre l’Oms et l’industrie. L’Oms a ce que l’on appelle la compétence sanitaire universelle quand elle mobilise des scientifiques, mais ces scientifiques ne sont pas laissés à eux-mêmes. Ces scientifiques-là travaillent pour le compte de l’Oms, ils génèrent des recommandations. Ces recommandations sont transformées en résolutions, soumises aux Etats, et en général les Etats les valident. Dès la validation, vous êtes obligé de les appliquer dans votre pays, donc de prendre des textes et de mettre en place un dispositif réglementaire. Quand vous êtes dans cet environnement-là, il y a ce que l’on appelle cette dépendance vis-à-vis de l’Organisation mondiale de la santé.
Je suis bien placé aujourd’hui pour dire que les recommandations de l’Oms ne sont pas des écrits bibliques, ni des écrits coraniques, ce sont des recommandations émanant de scientifiques. Cela veut dire que quand ces recommandations arrivent dans les pays, les scientifiques qui sont dans ces pays doivent pouvoir les prendre, les décortiquer, les mettre en lien avec les réalités du pays pour pouvoir dire si ça peut passer chez nous ou si ça ne peut pas. Par exemple, nous avions reçu une recommandation de l’Oms qui consistait à utiliser un médicament selon un certain nombre de doses pour dire que ce médicament-là, si vous l’utilisez à une demi-dose, ce n’est pas nocif. C’était dans le cadre de la lutte pour éliminer le paludisme. Ces recommandations qui émanaient de l’Oms, des chercheurs ont voulu les prendre pour faire les essais cliniques au Sénégal. Quand c’est arrivé chez nous, on a pris la recommandation de l’Oms, qu’on a décortiquée. On a vu que la recommandation était basée sur des données de 1950 et sur des études menées aux Etats-Unis sur des Noirs américains, bien différents du type sahélien d’ici. On a dit que cette recommandation n’est pas applicable chez nous. On a rejeté cette étude-là, qui avait même démarré en France. C’est grâce au rejet du Sénégal, qui avait dit que c’est une recommandation qui mérite d’être revue parce que les données sont erronées, que cette stratégie sanitaire aura été écartée. C’est ça qu’on attend des scientifiques africains. C’est-à-dire quitter ce champ de consommateurs inertes pour être des acteurs dans la production de la connaissance.
C’est la même chose autour du tabac. Aujourd’hui, l’Oms peut nous dire que «harm is harm» par rapport aux nouveaux produits. Toutefois, les Etats ne peuvent pas se ranger comme ça, de façon aveugle. Ce sont des produits qui sont générés après tout un processus. Pourquoi ne pas travailler à faire des recherches sur ces nouveaux produits en lien avec le contexte de notre pays, mais aussi en lien avec les avancées de la science pour pouvoir doter nos structures d’instruments qui leur permettent de mieux apprécier les produits qui arrivent, au lieu de faire un rejet en bloc parce que tout simplement ce rejet a été influencé par un organisme à compétences sanitaires universelles.
Est-ce que ces études existent sur les produits alternatifs et les nouveaux produits du tabac au Sénégal actuellement ?
Oui. Aujourd’hui, nous avons beaucoup d’études sur le tabagisme au Sénégal par rapport même aux nouveaux produits. Il se trouve que la plupart des études sont presque influencées. Vous savez, de par l’origine du financement, la méthodologie proposée, en général, cela influence un peu l’orientation du résultat. Surtout quand il est question d’une recherche centrée sur les comportements, la réactivité de la population par rapport à un certain nombre de paramètres. Au Sénégal, nous avons beaucoup d’études. J’ai été auteur d’au moins quatre études sur le tabagisme, mais particulièrement orientées chez les enfants et les professionnels de santé. Dans le cadre de ces différentes études qui ont été menées, il y a un des résultats qui concerne le souhait d’abandonner. En 2013, on était à un taux de 78% des personnes interrogées qui étaient des fumeurs ayant émis le souhait d’abandonner. Mais quand on est revenu en 2020, en termes de succès, sur les 78% qui avaient tenté d’abandonner, seuls moins de 10% ont réussi à abandonner le tabagisme. Cela veut dire qu’il y a une problématique même au niveau de l’abandon, mais également de la modification des comportements.
Ici, dans le cadre des études qui sont menées, si nous considérons que les nouveaux produits constituent déjà une alternative moins nocive que ce qu’on a l’habitude de voir, nous devons intégrer dans les études à s’intéresser à ces alternatives. Il faut qu’on les intègre dans les problématiques, en termes surtout de connaissance, d’attitude, mais également de dispositions prises non seulement par les consommateurs, mais également par les Etats. Le fait que les Etats interdisent ces produits ne modifie-t-il pas le comportement des consommateurs ? Est-ce que les consommateurs ne trouvent pas des mécanismes contournés pour se procurer le produit ou pas ? Est-ce que réellement l’interdiction est une émanation sociétale, populaire, ou est-ce que l’interdiction est uniquement un comportement étatique qui reste sous l’influence de l’Organisation mondiale de la santé (Oms) ?
Vous avez fait aussi un plaidoyer pour la recherche en Afrique et l’implication du génie africain dans la recherche. Trouvez-vous qu’il y a en ce moment assez de ressources de la part de nos pouvoirs publics pour appuyer la recherche ? Est-ce que les chercheurs africains «compétissent» à chances égales pour obtenir des ressources afin de proposer du contenu ou des travaux qui reflètent nos réalités ?
Oui, je pense que nos Etats sont en train de faire des efforts à ce niveau. Je sais qu’un pays comme le Rwanda a mis en place un fonds qui dépasse presque 10 milliards de francs Cfa par an pour financer des recherches sur les réalités du Rwanda. Au Sénégal, on est parti de 400 millions Cfa, et la dernière recommandation qui avait été faite chiffrait à 6 milliards de francs Cfa les dotations pour la recherche. Toutefois, ce n’est pas encore opérationnel. En Egypte et au Maroc, le financement public commence à atteindre 25 à 30% par rapport au financement global de la recherche. C’est un peu pour dire que dans différents pays comme ceux que je viens de citer, il y a eu des efforts actuellement en cours, mais on est très loin du compte. Nous avons essayé de compenser cela en cotisant dans ce que l’on appelle les fonds internationaux de financement de la recherche. Nous sommes beaucoup d’Etats africains en règle par rapport à la cotisation, qui ne dépasse pas 10 millions par an, et ça permet à nos chercheurs d’aller «compétir» avec des propositions de recherche qu’eux-mêmes rédigent pour capter parfois des fonds qui vont jusqu’à 2 milliards de francs Cfa.
C’est donc pour dire que le chercheur n’est pas conditionné. Tout ça, ce sont des mécanismes. Là où nous avons des difficultés, c’est d’arrimer nos projets de recherche aux préoccupations de nos populations en matière de problématiques de santé. Le tabagisme est un problème de santé publique. Faire des recherches et adopter des politiques pour l’encadrer doivent se faire dans la parfaite logique en termes de prise en charge des problématiques de santé. On est en tout cas à ce niveau. Il y a au moins deux institutions africaines qui ont aujourd’hui la lourde responsabilité d’impulser la recherche-développement en Afrique. Si vous rentrez dans leur site, vous verrez qu’il y a un plan stratégique de la recherche pour la santé pour le Nepad qui va jusqu’en 2037. Un fonds catalytique est mis en place par ces institutions.
C’est un fonds catalytique, cela veut dire que c’est très loin des besoins financiers. Il va falloir maintenant que les chercheurs africains fassent preuve de génie, mais aussi que les pouvoirs publics réorientent davantage les ressources vers la recherche pour pouvoir transformer durablement. On parle tous de transformation systémique, cela ne peut pas se faire si on ne développe pas la recherche. Si on ne développe pas la recherche, les transformations systémiques vont rentrer dans ce que l’on appelle des slogans politiques. Il faut des options sérieuses des pouvoirs publics pour considérer que sans l’impulsion scientifique à partir de nos valeurs propres, on ne pourra pas transformer l’Afrique.
Propos recueillis par Serigne DIAGNE et Garance DE PERCIN
