Installé en France, le poète Zacharia Sall s’apprête à publier son nouveau recueil, Je salue toutes mes peines. Coédité par MameTouty Editions et L’Appeau’Strophe, cet ouvrage s’inscrit dans une démarche profondément introspective où la souffrance est élevée au rang de maître de l’existence. A travers ses textes, l’auteur rend hommage à cette expérience universelle qu’il envisage comme une force de transformation, de résilience et d’élévation spirituelle. Un ouvrage poignant qui invite le lecteur à poser un regard métamorphosé sur la douleur : non plus comme une fatalité, mais comme une source vive de sagesse et de renaissance.

Propos recueillis par Amadou MBODJI – Votre nouveau recueil s’intitule Je salue toutes mes peines. Pourquoi ce titre et que signifie-t-il pour vous ?

Je suis de ceux qui pensent que la douleur est le seul véritable maître de l’homme. Il convient ainsi de la saluer convenablement, c’est-à-dire debout et avec déférence. Alors, pourquoi ce titre ? Je dirais parce qu’il épouse d’emblée, à mon sens, les différentes fonctions d’un titre selon Genette (d’identification, de séduction, descriptive, connotative). J’ai donc voulu condenser l’essence du recueil sans trop en dévoiler, à travers une formule qui provoque et séduit simultanément. Et quoi de mieux que Je salue toutes mes peines ?

Ensuite, il faut préciser que ce titre exprime toute la complexité de la douleur. Autre­ment dit, il côtoie l’amor fati (l’amour du destin) du père de Ainsi parlait Zarathoustra. Dès lors, à travers ses résonances, le dessein était simple : montrer les différentes facettes de ce qui heurte nos intérieurs tout en lui donnant forme. Et enfin, si j’ose le dire, ce titre rend compte de ma vision de l’existence. C’est ici le côté égoïste de ma personne qui parle, car saluer ses peines, c’est une autre façon de dire «oui» à la vie.

A quel moment de votre parcours personnel et poétique est né ce livre ?

Tout grand artiste sait que les œuvres dont nous accouchons sont longtemps restées en nous. On ne saurait dire l’instant précis où elles ont commencé à germer, mais on peut les situer dans une période. Tout ceci pour vous dire que j’ignore le moment exact où est né ce livre.

Cependant, je peux affirmer assez justement, en me plaçant dans la poïétique de Valéry, que c’est un texte que j’ai longtemps porté avant de lui donner jour. Au moins depuis 2008, à la suite d’événements cauchemardesques dans ma vie. C’est la période où j’ai commencé à expérimenter la solitude imposée, le deuil qui dévore les jours, l’angoisse qui affaiblit et le vertige qui hante l’âme. C’est le moment où plus rien n’avait goût de joie dans ma vie, où la douleur m’accueillait comme un fils. Mais le début de sa rédaction date de 2023, parce que j’étais enfin prêt à transformer l’intime douloureux en parole, et la mort en poème.

Vous écrivez que les peines peuvent devenir des chemins vers la lumière. Comment la poésie transforme-t-elle la souffrance en force créatrice ?

Je l’ai évoqué un peu en amont, en paraphrasant Musset. Cette idée n’est pas nouvelle ; elle a toujours traversé le champ poétique, de l’Anti­quité à nos jours. Déjà au XIXè siècle, Baudelaire la traduisait à travers sa théorie de l’alchimie poétique : il disait transformer la boue en or et extraire de chaque chose la quintessence. C’est ce que j’ai tenté de faire dans ce recueil. Et comment la poésie transforme-t-elle la souffrance en force créatrice ? Elle le fait en redessinant la géographie des mots, en étendant leur dimension, en métamorphosant leur apparence.

Quels sont les principaux thèmes qui traversent ce recueil ?

Disons simplement que ce recueil est traversé par les thèmes relatifs à la souffrance, au deuil, à l’endurance, à l’intime. Il s’agissait pour moi de faire entrer dans le vaste champ de la poésie, les questions ayant trait à la vulnérabilité et à ses thèmes connexes. Chercher ce qui unit nos humanités par le truchement de nos vécus : voilà le trait d’union de toutes les thématiques de ce livre.

L’exil, la mémoire, l’amour, la douleur et l’espérance sont des thèmes récurrents dans votre œuvre. Comment se renouvellent-ils dans ce nouveau livre ?

Ces thèmes traversent quasiment tous mes recueils. Il en est ainsi parce que je me considère comme un exilé. L’expérience des frontières forge ma personnalité depuis près d’une décennie. Et ayant l’habitude de dire que le poème n’est jamais loin de l’homme, je puise mon inspiration dans ce que je vis et traverse.

En réalité, depuis Poèmes des temps illettrés (2022) jusqu’à Puissances sans frontière (2024), j’ai exploré l’exil, la mémoire ou l’espérance sous différents angles. Mais dans ce nouveau recueil, il ne s’agit pas tant de renouvellement que de continuité. Je suis et serai pour toujours le fils de ces thèmes qui font partie de moi, de mon vécu, de mon souffle. Dès lors, cette idée de continuité sied mieux car elle permet de tisser des liens entre tous mes ouvrages. Elle inscrit mes productions dans un ensemble qui ne se contredit pas, mais se complète. On peut facilement observer que mes recueils se répondent et communiquent entre eux : ils ont pour vocation de faire œuvre.

Vos poèmes semblent toujours dialoguer avec le monde. Quelle lecture faites-vous de notre époque à travers ce livre ?

Permettez-moi de préciser que mes poèmes sont avant tout mes propres interlocuteurs. Avant de dialoguer avec le monde, ils accueillent mes monologues et échangent avec moi. C’est ma part d’humain que j’insuffle dans mes mots. Ce n’est donc que par voie de conséquence -souvent non désirée- que mes poèmes dialoguent ensuite avec le monde.

Votre poésie est souvent qualifiée d’humaine et d’engagée. Vous reconnaissez-vous dans cette définition ?

Le qualificatif «engagé» me dérange foncièrement parce qu’il ne veut rien dire, ou du moins renvoie de façon dogmatique, liberticide et scolaire à une logique injustement sélective. De tous les adjectifs collés aux auteurs, c’est de loin celui que je déteste le plus : il juge de façon très violente des écrivains qui, sur le plan philosophique et artistique, proclament tous la même chose -nous écrivons ce que nous aimons, ce que nous savons, ce que nous rêvons, ce qui nous tient à cœur. De très bons écrivains ont été boycottés ou minimisés parce qu’ils étaient jugés non engagés, flegmatiques ou rêveurs. Voilà où peut mener un tel adjectif : il dépouille l’œuvre de sa qualité et enferme l’auteur dans une prison aux apparences de fierté.

De grands noms de la littérature, à l’image de Proust et Mallarmé, ont décliné la mission de l’écrivain militant tout en méprisant, à juste raison, cette question de l’engagement qui installe souvent une atmosphère de propagande et un manichéisme étouffant. Attention, je ne dis aucunement qu’un écrivain ne doit pas être engagé ! Je dis simplement que juger l’œuvre à travers cet adjectif est réducteur et tyrannique. En revanche, quant à l’adjectif «humaine» attaché à ma poésie, je l’accepte : non point pour sa beauté, mais pour tous les rêves qu’il peut féconder.

Vous êtes l’un des acteurs majeurs de L’Ap­peau’Strophe. En quoi cette aventure collective nourrit-elle votre écriture ?

L’Appeau’Strophe est plus qu’une aventure collective : c’est une expérience qui provoque en moi un séisme de possibles. C’est en son sein que j’ai pu saisir le champ poétique qui s’offrait à moi sur le plan professionnel. L’Appeau’Strophe m’a permis de développer ma sensibilité, de l’exposer et de me faire un nom sur la scène poétique internationale.

Que représente pour vous cette coédition entre MameTouty Editions et L’Appeau’Strophe ?

Il n’y a pas encore de circulation fluide et effective du livre entre les continents. Les ouvrages parus en Europe circulent difficilement en Afrique ; ceux qui s’intéressent au marché du livre sur le continent le savent bien. Je reçois souvent de nombreuses sollicitations concernant mes livres, pourtant disponibles sur toutes les plateformes internationales (Fnac, Amazon, Dilicom, etc.) et sur le site de mon éditeur. Mais les moyens de paiement qu’exigent ces plateformes ne sont pas accessibles à tous en Afrique. Résultat : beaucoup d’auteurs du continent qui publient en Europe ne sont pas lus chez eux, et c’est bien dommage.

Cette coédition entre MameTouty Editions et L’Appeau’Strophe permet de résoudre ce problème : rendre mon livre disponible au Sénégal et en Afrique en misant sur des moyens de paiement locaux ou régionaux comme Wave ou Orange Money.

Vous avez reçu plusieurs distinctions, notamment le Prix international de poésie Léopold Sédar Senghor. Ces reconnaissances influencent-elles votre manière d’écrire ou votre rapport à la poésie ?

Mon rapport aux prix est à l’image de celui d’un enfant avec ses jouets : il peut les aimer de tout son cœur parce qu’ils apaisent son âme, mais ils ne l’empêcheront pas de téter le sein de sa mère. Ce que j’essaie de traduire par-là, c’est que les prix me procurent indubitablement de la joie -c’est très humain-, mais ils n’influencent aucunement ma manière d’écrire. Je n’écris pas dans le but de les obtenir : ils ne sont que les conséquences parfois hasardeuses de mes créations.

Le rapport entre l’écrivain et les prix littéraires est ancien. Sartre a refusé le Nobel en 1964 pour se révolter contre l’institutionnalisation de l’écrivain. Camus, Bourdieu, Barthes, Kundera, Mongo Beti, Ngũgĩ wa Thiong’o, Soyinka… tous ont interrogé ce rapport avec l’idée que l’écrivain ne doit pas se laisser corrompre par les distinctions, mais rester fidèle à lui-même. Dans toutes mes œuvres, j’érige en principe la sincérité : écrire d’abord pour moi. Les prix étant accordés par les autres, je préfère ne pas y penser pour préserver mon processus de création de toute influence.

Selon vous, quelle place occupe aujourd’hui la poésie dans une société confrontée à de multiples crises ?

Il convient d’abord de préciser que l’utilité de la poésie ne se mesure ni à sa capacité à produire des richesses économiques ni à celle de favoriser le progrès technique. Elle ne peut donc trouver sa place directement dans la résolution des crises économiques ou matérielles actuelles. Son importance est ailleurs : dans sa capacité à éveiller, réveiller et revigorer le sensible et l’humain enfouis en nous.

Dans nos sociétés confrontées à des crises existentielles -où l’homme peut être haï à cause de sa différence, où les femmes sont méprisées et tuées, où les guerres rythment les heures, où le racisme, la xénophobie et les violences font tomber des lives-, la poésie devient un rempart. Elle protège l’homme de sa propre animosité en développant sa sensibilité et son empathie. Aimé Césaire disait que la poésie permet de retrouver la dignité humaine ; Jean-Pierre Siméon affirmait qu’elle sauvera le monde. Aujourd’hui plus que jamais, je crois en cette assertion.

A qui s’adresse en priorité Je salue toutes mes peines ?

C’est une question difficile, mais je suis tenté de dire qu’il s’adresse simplement à celles et ceux qui veulent bien le découvrir.

Y’a-t-il un poème du recueil qui vous touche particulièrement et qui résume son esprit ?

Tous les poèmes qui peuplent ce recueil traduisent quelque chose de profondément sincère en moi. Je ne les regarde pas sous l’angle de la préférence, car ils se complètent et se répondent. Ils sont tous des paroles qui refusent d’être hiérarchisées.

ambodji@lequotidien.sn