L’exposition monographique Chambre 207 du photographe français Jean-Michel André, lauréat du prestigieux Prix Nadar 2024, se tiendra à la Galerie des Manèges de l’Institut français du Sénégal, du 25 septembre au 31 octobre. Cette exposition revient sur le drame vécu par le photographe en 1983, lors duquel son père a été assassiné dans un hôtel à Avignon. Une affaire qui, plus de quarante ans après, reste encore à élucider. Placée sous le commissariat de l’ingénieur culturel dakarois Mohamed Amine Cissé, cette exposition d’envergure internationale propose une traversée poignante entre récit intime, archives familiales et paysages du Sénégal. A travers cette interview, Mohamed Amine Cissé revient sur la genèse du projet, le travail de mémoire entrepris par Jean-Michel André et la place singulière qu’occupe le Sénégal dans cette quête photographique.
L’exposition de Jean-Michel André, Chambre 207, trouve son origine dans le drame qui a bouleversé son enfance en 1983. Qu’est-ce qui l’a finalement poussé, quarante-trois ans plus tard, à entreprendre cette quête photographique autour de la figure de son père ?
Il y a eu deux éléments catalyseurs. Le premier, c’est une coupure de presse que son oncle lui a remise alors qu’il avait, je pense, une vingtaine d’années. A partir de là, il a compris qu’il fallait apporter des réponses à certaines questions. Il a commencé ce voyage-enquête. Le deuxième élément a été la naissance de sa fille. Il s’est rendu compte que s’il avait fait le choix de ne pas savoir ce qui s’était passé, il devait ces éléments de réponse à sa fille. Elle allait certainement vouloir savoir d’où elle venait, ce qui s’était passé, et pourquoi elle ne connaissait pas son grand-père. C’est ce qui l’a poussé à se lancer dans ce voyage et à mener cette enquête.
Il y a beaucoup d’amnésie traumatique liée à la disparition de son père. Comment la photographie lui a-t-elle permis de travailler sur ces fragments de mémoire ?
C’est pour cela que je parle d’enquête. Lui, en tant que photographe, il a voulu joindre les deux. Le plus logique, évidemment, était de mener cette enquête derrière son appareil photo. C’est ainsi qu’en faisant ce voyage -qui n’était pas seulement un voyage, mais un véritable voyage-enquête-, il est parti du lieu où il habitait. Il a décidé de faire le road-trip qu’il avait prévu de faire avec son père, la compagne de son père et la fille de cette dernière. Ils étaient allés en Corse et, lorsqu’ils ont fait une halte à Avignon, le drame a eu lieu. Il n’a donc jamais pu terminer ce voyage. Il a décidé de reprendre la route et de faire ce voyage-là, cette fois, seul. Lors de ses différents arrêts, il a pris des photos, consulté les archives de l’Agence France-Presse, parlé avec des personnes et essayé de se procurer des éléments de l’enquête, notamment les procès-verbaux.
Des Pv qu’il prendra également en photos. Il photographiera aussi des photographies d’archives que l’on retrouve dans l’exposition, des images qu’il va déchirer ou brûler à certains endroits. Pour deux raisons. La première est complètement légale : il n’a pas forcément le droit de divulguer certains mots ou certaines informations présentes dans ces archives. La deuxième, c’est pour se réapproprier l’histoire.
C’est là que cela devient très intéressant : qu’est-ce qu’il montre ? Qu’est-ce qu’il floute ? Qu’est-ce qu’il laisse à la personne qui regarde le soin de suggérer ?
Et c’est tout cela qui l’a poussé à refaire cette enquête par la photographie. Dans quelle mesure cette démarche va-t-elle être une tentative de retrouver son père, mais aussi de retrouver l’enfant qu’il était au moment du drame ?
C’est un peu ce que je disais tout à l’heure, avec ce manque d’informations. J’aime beaucoup ce que vous avez dit sur la perte de mémoire. Comment avoir décidé qu’on ne voulait pas savoir, qu’on ne voulait pas se souvenir, qu’on ne voulait pas avoir de réponses aux questions ? Il y a des questions qu’on n’a jamais posées, en réalité, qu’on ne s’est jamais posées, qu’on n’a jamais su à qui poser.
C’est justement en posant enfin ces questions qu’il obtient certaines réponses. Il comprend certains éléments et apprend finalement à connaître son père. Vous parliez de 1983 : en 1983, il n’avait que sept ans. Même un enfant de sept ans, qui n’a pas perdu la mémoire, se souvient difficilement certainement de ce qui s’est passé avant cet âge. C’est pourquoi on dit que sept ans, c’est l’âge de raison ; c’est souvent à partir de sept ans qu’on commence à avoir des souvenirs construits. Alors, à plus forte raison, quelqu’un qui a vécu ce drame et dont la mémoire a été effacée…
Il se réapproprie son histoire, il se réapproprie l’histoire qu’il a eue avec son père et, finalement, il change le cours de cette histoire. C’est ce qui l’a d’ailleurs mené à Dakar, parce qu’il y a vécu de sa naissance jusqu’à ses cinq ans. C’est complètement logique de l’entendre dire que les années apaisées sont finalement les années au Sénégal, les années à Dakar, celles qui ont précédé le drame. Et une fois qu’il a terminé le road-trip en Corse, il lui manquait encore quelque chose. Il est venu la trouver ici.
Le titre Chambre 207 renvoie à un lieu précis et à un événement tragique. Quelle signification revêt-il pour lui aujourd’hui ?
Lors de sa halte, de son voyage à Avignon, il a fait un choix assez brusque et, moi, je le trouve fort et chargé de sens : il s’est arrêté dans l’hôtel qui avait changé de nom. Il est allé dans le même hôtel et a pris la chambre 207. Il a dormi dans cette chambre. Il a pris des photos de cette chambre 207, là où le drame avait eu lieu, là où son père avait été assassiné. Et cela en dit long sur ce processus de réappropriation de son histoire et sur le refus que certains souvenirs douloureux restent toujours assimilés à quelque chose d’exclusivement dur. C’est comme ça qu’il se réapproprie son histoire et qu’il se crée, cette fois-ci, de nouveaux souvenirs avec elle.
La chambre 207, évidemment, restera toujours un traumatisme. Cette chambre, ce mot et ces chiffres, «chambre 207», resteront jusqu’à sa mort quelque chose qui sera lié à lui. Mais qu’est-ce qu’il peut ajouter à cela pour en garder un souvenir plus léger ? C’est impossible d’en faire un beau souvenir, mais il peut peut-être le rendre plus léger et se le réapproprier. J’insiste vraiment sur ce mot-clé : se réapproprier un drame et arriver à le transformer. C’est pour cela que je parle d’œuvre cathartique.
Est-ce qu’on peut avoir quelques anecdotes sur la nuit que Jean a passée dans cette chambre 207 ?
Comme il le dit, évidemment, il n’y a pas à mentir : ça a été dur. Donc, il a bien fallu faire un travail sur lui-même. Et c’est lui-même qui le dit : cela lui a permis de se décharger et d’arriver à prendre des photos. Ce n’est pas simple de savoir que c’est là que son père a été… Ce n’est pas simplement que le père est mort : le père a été assassiné. Et aujourd’hui, plus de quarante ans après le drame, il n’y a toujours pas de conclusion de l’enquête. Et ça, c’est une extrême frustration.
A partir de ce moment-là, il sort l’appareil photo et prend des photos en vrac. Il en prend énormément, alors que c’est quelqu’un qui, d’habitude, prend très peu de photos et qui est très dans son processus. Là, il en prend énormément, en vrac, et il va les regarder plus tard. C’est à ce moment-là qu’il va faire des sélections, en supprimer certaines, en modifier d’autres.
Mais le Sénégal occupe une place centrale dans cette exposition. D’abord, c’est quoi exactement ce lien ?
J’ai peut-être répondu un peu trop tôt, d’ailleurs. Alors, vous l’avez dit : en 1983, le jour du drame, il avait sept ans. Il est né en 1976 et son père était en poste au Sénégal. Les cinq premières années de sa vie, il les a passées au Sénégal, à Dakar. Le Sénégal n’était donc pas seulement un endroit pour lui. A cinq ans, puis à sept ans -il y a eu deux années entre les deux-, le drame est arrivé. Et ses souvenirs heureux, il les assimile au Sénégal. Il y a beaucoup d’archives, de photos d’enfance avec son père à Dakar. Ce sont les souvenirs heureux, les souvenirs d’une vie apaisée.
C’est comme ça qu’une fois qu’il quitte la Corse, qu’il termine ce voyage puisqu’il est arrivé à destination, il lui manquait encore quelque chose. Et il décide, sans savoir pourquoi, sans savoir ce qu’il va éprouver, de venir à Dakar. Il n’a plus d’attaches à Dakar, plus de famille, plus de connaissances.
C’est comme ça qu’il rencontrera d’ailleurs celle qui est aujourd’hui directrice de l’Institut français de Dakar, Valérie Lesbros, qui était à l’époque en Tunisie. Elle le met en rapport avec l’Institut français ici. C’est ainsi qu’il atterrit à Saint-Louis. Il prend beaucoup de photos à Saint-Louis, dans le Saloum… Et c’est là -et je ne veux pas trop en dire, parce que je veux que les gens découvrent et soient surpris, dans le bon sens évidemment, par l’exposition-, c’est de là que la lumière vient. C’est là qu’il a compris pourquoi il était venu au Sénégal. C’est pour cela que l’exposition à Dakar a une saveur particulière.
En tant que commissaire de l’exposition, qu’est-ce qui vous a intéressé dans ce projet ? Il y a des photos, mais qu’avez-vous cherché à montrer ?
L’exposition sera ouverte du 25 septembre au 31 octobre à l’Institut français, à la Galerie des Manèges. C’est toujours de montrer les liens qui unissent le Sénégal et la France, de montrer l’importance de notre pays et ce qu’il peut représenter dans la vie de quelqu’un qui y a grandi, autant d’années plus tard.
Et l’autre chose qui m’a poussé à présenter ce projet au public à l’Institut français, c’est que je trouve ce projet extrêmement cathartique. Pour moi, il montre à quel point on peut arriver à avoir du beau dans un drame. Même dans un drame, quand on se réapproprie son histoire, quand on va voir la beauté de l’univers, il peut y avoir quelque chose qui se construit.
Est-ce qu’on peut dire qu’un des éléments qu’il a photographiés lui permet finalement de se reconstruire, même s’il a construit une mémoire nouvelle ?
Tout à fait. Je n’ai absolument rien à rajouter. Ça a été exactement ça. Et c’est justement pour ça que je trouve cela beau. Je parlais de catharsis : c’est exactement ça. Comment est-ce qu’on se reconstruit, comment est-ce qu’on se relève à travers l’art, comment est-ce qu’on peut vraiment panser ces blessures, les apaiser et trouver, à travers son médium de prédilection, une manière de travailler autour d’elles.
Pensez-vous que cette exposition, Chambre 207, puisse l’aider à mieux comprendre ce qui s’est passé cette nuit-là et à faire vivre la mémoire de son père ?
Oui, bien sûr. On peut le comprendre. C’est extrêmement frustrant : il a aujourd’hui 50 ans, donc 43 ans après le drame, il ne peut toujours pas savoir exactement ce qui est arrivé à son père. Surtout quand on était avec lui et dans la chambre attenante. Il s’est dit que cela aurait pu être nous. Quand je dis «nous», c’est lui et la compagne de son père. C’est sûr, je suis sûr qu’il espère.
A travers ces photos, ne sent-on pas une certaine mélancolie, peut-être ? Le fait d’avoir été au cœur d’une certaine injustice, est-ce aussi une manière de faire le deuil de son père ?
Vous savez que moi, j’aime beaucoup laisser le visiteur se faire sa propre idée. Moi, je ne pense vraiment pas le contraire. Et c’est un peu ce que je dis dans le texte que j’ai écrit pour les visiteurs. Au contraire, il y a énormément de poésie, une justesse, une beauté dans le regard et dans les récits qui poussent à l’admiration. Quand on sait que tout cela vient d’un drame, je trouve plutôt qu’il y a de la douceur.
Propos recueillis par Amadou MBODJI- ambodji@lequotidlen.sn
