Ecrivain, poète et universitaire sénégalais établi en Italie depuis près de trente ans, Cheikh Tidiane Gaye s’impose comme une figure majeure du dialogue interculturel. A la veille d’un symposium international en Roumanie, d’un festival littéraire en Serbie et de la parution de deux nouveaux recueils de poésie, cet intellectuel engagé et ambassadeur de la paix revient sur ses projets, son itinéraire et les quêtes éthiques qui irriguent son œuvre.
Comment pourrait-on vous présenter ?
Je suis Cheikh Tidiane Gaye, docteur en Lettres, Littératures et Civilisations romanes (spécialisation en italien), écrivain, poète, éditeur et enseignant à Milan. Né au Sénégal et installé en Italie depuis de nombreuses années, j’ai consacré une grande partie de mon parcours à bâtir des ponts entre les cultures à travers la littérature, la poésie et le dialogue interculturel. J’ai fondé Kanaga Edizioni, ainsi que plusieurs initiatives littéraires et culturelles, parmi lesquelles la Fondation Word for peace (Freedom and Human Rights International Award), le Collectif des poètes pour la paix, le Prix littéraire international Colvin-Parks, le Prix international de poésie «Sur les traces de Léopold Sédar Senghor» et le Prix littéraire Città di Arcore, ma ville de résidence.
Je suis également un promoteur engagé de la Francophonie des peuples à travers la rubrique que j’ai créée : «Les écritures du monde : poésie, pensées et dialogues – Pour une Francophonie des peuples». J’ai été le premier auteur africain à traduire en italien les œuvres poétiques de Léopold Sédar Senghor dont la pensée continue d’inspirer mon engagement en faveur de la dignité humaine, de la paix et de la fraternité. Plusieurs de mes ouvrages font l’objet de mémoires universitaires et sont intégrés aux programmes de diverses universités italiennes. En juillet 2025, j’ai reçu, à Bucarest, le titre de Docteur Honoris Causa, une haute distinction académique reconnaissant mon parcours littéraire et mon action pour le dialogue des cultures. Je suis membre de plusieurs académies dont la prestigieuse Académie européenne des arts et des sciences de Salzbourg. Ambassadeur de la paix, je mène de nombreuses actions axées sur la prévention et l’éducation à la paix, et je suis Chevalier des Arts et des Lettres de la République française.
Vous prendrez part à un symposium en Roumanie du 9 au 20 août. Pouvez-vous nous en dire davantage sur cet événement et votre participation ?
Je participerai au symposium international «La planète a-t-elle besoin d’un nouveau projet d’existence ?», qui se tiendra en Roumanie du 9 au 20 août.
Cette rencontre représente un moment important de réflexion entre poètes, chercheurs, acteurs culturels et représentants du monde spirituel autour d’une question fondamentale : quel avenir voulons-nous construire pour l’humanité ?
Dans mon intervention, je développerai l’idée que notre planète n’a pas seulement besoin d’un nouveau projet technique, économique ou scientifique, mais avant tout d’un projet éthique et humain. Les progrès extraordinaires de notre civilisation ne doivent pas occulter la question essentielle : quel sens voulons-nous donner à notre existence ? Je parlerai notamment de la dignité humaine, du rôle irremplaçable de la culture, de la nécessité du dialogue entre les peuples et de la responsabilité que nous portons envers les générations futures. Dans cette perspective, je rappellerai le rôle de la poésie comme force de résistance, de mémoire et de fraternité, capable de redonner une voix à l’humain dans un monde souvent dominé par la technique et la performance. Cette rencontre sera l’occasion de partager une conviction profonde : l’avenir de la planète dépend moins de notre capacité à produire davantage que de notre faculté à redevenir pleinement humains.
Le 21 août, vous mettrez le cap sur Belgrade. Quel est l’objet de ce déplacement ?
Le 21 août, je me rendrai en Serbie pour participer au festival «Orphée sur le Danube», qui se déroulera à Kostolac, près de Belgrade. Ce déplacement revêt une importance particulière car j’y présenterai mon recueil de poèmes Prière dans l’ombre, publié en édition bilingue avec sa traduction en serbe.
J’ai déjà eu l’honneur de voir certains de mes poèmes traduits en serbe, mais c’est la première fois qu’un de mes recueils entiers est traduit et publié dans cette langue. C’est une étape marquante qui témoigne de la force de la poésie comme espace de rencontre entre les peuples. Cette publication représente également un beau pont culturel entre l’Italie, l’Afrique et les Balkans. La poésie dépasse les frontières linguistiques et géographiques pour partager des expériences humaines communes et des interrogations universelles. Je suis particulièrement touché par l’accueil réservé à ce recueil, salué par la critique d’un éminent académicien serbe, incluse dans l’ouvrage. Cette reconnaissance m’encourage à poursuivre mon engagement littéraire pour la paix et la fraternité.
Vous préparez la sortie d’un nouveau recueil de poèmes ?
Absolument. Dans les prochaines semaines, paraîtra en France un autre recueil de poèmes intitulé Les larmes des sentiers, aux éditions Appeau’Strophe.
Quels sont les principaux thèmes abordés dans ces deux ouvrages ?
Dans Prière dans l’ombre, j’explore les ombres de la mémoire et de l’exil, ces blessures anciennes que je porte entre l’Afrique et l’Europe. J’écris depuis l’obscurité pour y chercher une lueur : la douleur, la perte et le silence y côtoient l’amour, la nature et l’espoir d’une renaissance. La poésie y est conçue comme une prière pour transformer l’ombre en lumière et faire dialoguer les identités qui m’habitent.
Le recueil Les larmes des sentiers est un long poème structuré autour du mot «sentier». J’y raconte la souffrance d’un peuple -la guerre, la faim, les larmes, un espoir devenu orphelin- sans jamais nommer explicitement l’Afrique, afin de donner à ce chemin une portée universelle. Peu à peu, j’y invoque la paix pour qu’elle transforme ces sentiers de désolation en sentiers d’espérance. Au fond, ce livre est une prière laïque : un hymne porté par les hommes et les femmes de toutes croyances pour la paix universelle.
Combien d’ouvrages comptez-vous à votre actif ?
A ce jour, mon parcours compte quatorze ouvrages publiés : trois récits-romans, huit recueils de poèmes, une traduction consacrée à Léopold Sédar Senghor et deux essais. Avec la parution imminente de ces deux nouveaux recueils, ma bibliographie atteindra seize ouvrages consacrés à la mémoire, à l’identité, au dialogue des cultures et à la fraternité. J’espère prochainement achever un essai en italien sur Senghor, ce qui portera le total à dix-sept ouvrages, sans compter mes contributions académiques.
Quels sont les thèmes qui reviennent le plus souvent dans vos écrits ?
Les thèmes récurrents dans mes écrits sont l’identité, la mémoire, l’exil, le dialogue interculturel, la paix et la dignité humaine. Ma poésie naît au croisement de plusieurs héritages : celui du Sénégal, mon pays natal, celui de l’Italie qui m’a accueilli, et plus largement celui d’une humanité en quête de fraternité. La question humaine est au cœur de mon travail : je m’interroge sur notre capacité à vivre ensemble, à valoriser nos différences et à construire des ponts plutôt que des murs. La pensée de Léopold Sédar Senghor, axée sur l’ouverture à l’universel, demeure une source d’inspiration majeure.
J’accorde aussi une place essentielle à la justice sociale, à la liberté et à la responsabilité collective. Pour moi, la poésie dépasse l’expression esthétique : elle constitue un engagement qui donne une voix aux invisibles, préserve la mémoire et sème les graines de la paix. Mes écrits rappellent qu’au-delà de nos langues et de nos origines, nous appartenons à une même humanité. La poésie est cet espace où l’autre cesse d’être un étranger pour devenir un frère.
En quoi votre expérience de vie en Europe influence-t-elle votre parcours personnel et littéraire ?
Je vis en Europe depuis près de trente ans, et cette trajectoire a profondément nourri mon parcours. L’Europe m’a offert un espace de rencontre, de formation et de dialogue. L’Italie, en particulier, est devenue une terre d’accueil et de création où j’ai pu m’épanouir comme écrivain, poète et éditeur. J’éprouve une immense gratitude envers ce pays qui m’a tant apporté.
Cette vie entre deux mondes alimente mon écriture : elle m’a appris à aborder les différences non comme des barrières, mais comme des richesses. Mes textes portent l’empreinte du voyage, du souvenir et du dialogue entre l’Afrique et l’Europe. Bien sûr, une pointe de nostalgie demeure, notamment le regret de ne pas pouvoir apporter davantage à mon pays d’origine, le Sénégal. Mais je reste convaincu que l’engagement culturel n’a pas de frontières : par la poésie, je continue de servir les valeurs qui me sont chères et d’unir les peuples.

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