Directeur artistique du Festival international de jazz de Saint-Louis, Birahim Seck répond sans détour à la polémique suscitée par la venue d’un groupe israélien. Entre conviction artistique et réalités budgétaires, il défend l’âme d’un festival qui ne connaît pas de passeports.
Propos recueillis par Malick GAYE – Le festival a un objectif touristique, permettre aux réceptifs hôteliers de juguler la basse saison. Mais sur le plan artistique, il y a une polémique qui enfle avec la venue d’un artiste israélien. Comprenez-vous la position des Sénégalais qui estiment que le festival ne devrait pas s’ouvrir aux artistes israéliens ?
Je ne comprends vraiment pas cette posture. Tout d’abord, ce n’est pas la première fois que nous invitons des musiciens venant d’Israël. Si ma mémoire est bonne, on en a reçu au moins une bonne dizaine. Par rapport au contexte politique actuel, je peux comprendre qu’il y ait des polémiques. Mais ce qu’il faudrait comprendre, à mon humble avis, c’est que nous sommes un festival de musique. Nous ne nous inscrivons pas dans la politique. Nous faisons la promotion d’une musique qui fait tomber les barrières -politiques, ethniques, religieuses. Sur le jazz, on est là pour unifier.
Cette polémique aurait-elle pu être évitée si le festival avait les moyens de sa politique ? Si une ambassade vous propose un artiste en payant son billet et son transport, est-ce que cette situation serait différente si vous étiez financièrement autonomes ?
C’est une question très intéressante. Si le Festival international de jazz de Saint-Louis avait pleinement les moyens, aurait-on pu se passer de ces collaborations institutionnelles ? On peut en débattre. Mais je reste persuadé que cette collaboration est gagnant-gagnant. Nous allons vers ces institutions en cherchant ce qui se fait de mieux en termes de jazz. Cela nous permet de relever le plateau artistique tout en amoindrissant nos charges, notamment sur les billets d’avion. Faire venir un artiste des Etats-Unis, c’est là que se trouve le plus grand défi. Et c’est là que je remercie toutes ces institutions avec qui on a travaillé pendant plusieurs années.
Est-ce vous qui allez directement solliciter ces institutions, ou bien ce sont elles qui vous imposent des artistes ?
On ne nous impose pas du tout, je suis très clair là-dessus. On peut nous proposer un artiste, mais c’est ensuite à la commission de programmation artistique de voir dans quelle mesure cet artiste s’inscrit dans l’orientation définie pour chaque édition. Il peut arriver qu’on nous propose, mais le plus souvent, c’est nous qui choisissons.
On voit que la Pologne est présente, les Etats-Unis également. Le Brass Band de La Nouvelle-Orléans, c’est dans le cadre d’un partenariat avec l’ambassade américaine ?
Je dois préciser une chose. Le Brass Band venu de La Nouvelle-Orléans, c’est dans le cadre d’un partenariat que nous venons de signer cette année entre la municipalité de Saint-Louis et celle de La Nouvelle-Orléans. Ça n’a vraiment rien à voir avec l’ambassade des Etats-Unis. C’est le fruit d’une mission dépêchée entre les deux municipalités.
Est-il vrai que c’est l’artiste lui-même qui a fait des pieds et des mains pour que son ambassade paie son billet afin de venir se produire au festival ?
Ce que je peux vous dire avec certitude -et je connais bien ces musiciens puisque j’ai moi-même été invité dans un festival à Tel Aviv et à Jérusalem-, c’est qu’ils avaient vraiment envie de venir se produire sur notre scène. Je connais parfaitement leur opinion sur ce qui se passe politiquement. Ce sont des gens extrêmement acerbes par rapport à leur gouvernement. Des musiciens qui seraient prêts à tirer à boulets rouges sur ce qui se passe. Mais sortis de leur pays, ils deviennent des ambassadeurs. Retenez que leurs cachets sont juste symboliques -juste pour vous montrer qu’ils avaient vraiment envie de venir partager avec nous.
C’est donc l’ambassade d’Israël qui a payé leurs billets d’avion et leurs cachets ?
Oui, c’est l’ambassade qui a payé les billets d’avion et les cachets.
Il paraît que le secrétaire d’Etat à la Culture a envoyé une capture d’écran d’une publication sur les réseaux sociaux au comité d’organisation. Vous avez répondu par une note verbale ?
Oui. Mais j’ai entendu ce que la dame a dit. Elle parle du financement du festival, alors qu’il ne s’agit pas du financement du festival. Il s’agit juste de la participation d’un groupe de jazz. C’est quand même déplorable. Il y a d’autres logos, d’autres institutions présentes, et il y a à boire et à manger par rapport à ces pays-là. Je m’en arrête là. Je confirme l’envoi de la note verbale au ministre secrétaire d’Etat.
Depuis quelques années, on constate que des jeunes font le déplacement à Saint-Louis mais ne sont pas présents aux concerts du festival -ils préfèrent les concerts d’artistes locaux organisés en parallèle. Est-ce un signal pour revoir la programmation ?
Le jazz, c’est tout un vocabulaire. Personnellement, je suis pour le décloisonnement de cette musique. Je suis conscient que tous ceux qui viennent à Saint-Louis durant cette période ne peuvent pas venir sur la scène du festival. Notre but, c’est d’organiser un festival. Mais je suis d’accord qu’il faudrait, dans un cadre réglementaire, assainir tout ça. C’est là que l’autorité administrative peut nous aider -avec un arrêté préfectoral. On n’est pas là pour jouer la police. On veut que mille fleurs s’épanouissent. Mais il faut protéger l’événement. Les concerts parallèles peuvent se tenir le matin et l’après-midi. Mais à partir de 21h, quand la scène démarre, on joue loyal.
Mais en défendant cette position, n’est-on pas en train de nier l’évidence ? Ces jeunes ont envie de venir à Saint-Louis durant cette période, mais pas nécessairement pour écouter du jazz.
Revoir la programmation, ça peut se faire, mais de façon intelligente -en incluant certains musiciens locaux, en les invitant à rejoindre des formations jazz. Ce qui commence à se voir. Avec des joueurs de kora, de balafon, des chanteurs. C’est ce qu’on a vu avec Khadim Niang, par exemple. C’est dans ce sens-là qu’on pourrait évoluer. Mais c’est une musique qui peut se fondre dans énormément de décors.
Si c’était à refaire, convoqueriez-vous à nouveau un artiste israélien l’année prochaine ?
Je vous l’ai dit : ce n’est pas la première fois. Quand on programme, on ne programme pas des nationalités -on programme des artistes. Avichai Cohen a clôturé le festival il y a trois ou quatre ans, et c’était un concert d’anthologie. Deux rappels de suite. Parce que les gens ont aimé ce qui était sur la scène. J’ai eu un artiste israélien qui voulait qu’on ne mentionne pas du tout sa nationalité, à cause de ce qui se passe, parce qu’il n’est pas d’accord avec son gouvernement. C’était il y a deux ans. Il y en a d’autres dans le même cas. Encore une fois, je pense qu’on devrait rester dans la musique et laisser la politique à d’autres. Le jazz est contre les stigmatisations -ethniques, politiques, religieuses. Bon jazz à tout le monde, et que vive la musique, pour soigner les cœurs.
mgaye@lequotidien.sn

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