Henry Ndecky, coordonnateur de Dynamique de paix en Casamance, a participé, à Vélingara (du 29 au 3 juillet), à un atelier de renforcement de capacités des acteurs de la protection de l’enfant de Ziguinchor afin de s’approprier de l’Approche changement par la culture, développée dans le département de Vélingara par l’organisation Grandmother project (Gmp-changement par la culture). A la fin de son séjour au Fouladou, l’un des médiateurs de la crise en Casamance et Point focal Osc du Comité départemental de protection de l’enfant (Cdpe) de Ziguinchor a apprécié positivement les contenus de la formation et déclaré que la prise en compte des cultures locales est fondamentale dans le processus de pacification de la Casamance. Il a accordé une interview au journal Le Quotidien.

Quelle appréciation faites-vous de l’Approche changement par la culture développée par l’organisation Grandmother project pour impulser des transformations sociales positives dans les communautés ?

Nous sommes au 5ème jour de l’atelier qui a fait déplacer 15 membres du Comité départemental de protection de l’enfant (Cdpe) de Ziguinchor. Nous avons partagé l’Approche changement par la culture de l’organisation Gmp qui, pour moi, est un déterminant pour l’ensemble des acteurs qui interviennent en Afrique, particulièrement en Casamance, dans le cadre du développement communautaire. C’est le lieu, pour moi, de dire avec force que le changement par la culture doit occuper une place prépondérante dans le cadre de la protection de l’enfant, mais aussi dans le cadre de la recherche de la paix en Casamance. Ce doit être un élément que l’on doit intégrer pour changer la physionomie du processus de résolution du conflit en Casamance.

Gmp nous ramène dans nos valeurs, dans nos cultures. Gmp nous rappelle que nous, Africains, avons une richesse appelée culture, mais que nous négligeons. Gmp nous rappelle l’importance du rôle des grands-mères, des grands-pères, mais également les différentes couches de la population dans l’éducation des enfants et dans la cohésion de la société. Nous devons tenir compte de ces paramètres culturels dans nos projets et programmes pour atteindre nos objectifs, réussir à impulser le développement de nos terroirs. Désormais, pour nous qui travaillons dans le cadre de la protection de l’enfant, ce doit être un mot d’ordre : que l’on intègre dans nos planifications et dans l’ensemble de nos programmes et activités, la dimension cultures locales. Et puis, amener les autres organisations qui n’ont jamais découvert cette approche, à tenir compte des cultures locales dans leurs réflexions, dans les conceptions, dans l’élaboration et dans la mise en œuvre des programmes.

Quelle plus-value cette formation à l’Approche changement par la culture apporte à Dynamique de paix dans le cadre de la médiation que votre organisation mène souvent dans la résolution de la crise en Casamance ?

Dynamique de paix a développé une approche appelée Sécurité collaborative avec l’Usaid, qui est aussi une approche participative qui implique les Forces de défense et de sécurité, les autorités administratives et locales, et l’ensemble des couches de la société pour discuter des questions sécuritaires. Depuis le 28 juin 2026, nous avons découvert une nouvelle approche dite Changement par la culture. Elle nous fait valoriser nos coutumes, nos us, l’homme tout court. C’est pourquoi, à travers notre participation à cet atelier, nous allons intégrer cette approche dans les autres programmes de développement, dans nos différentes interventions et, moi personnellement, qui ai conduit les médiations entre l’Etat du Sénégal avec le Mfdc à travers son Front nord (Diakaye), j’ai revu les points sur lesquels je devrais renforcer ma médiation pour la rendre beaucoup plus autonome, beaucoup plus endogène et aller plus vite vers la paix. Aujourd’hui, le processus de paix a besoin que l’on fasse un retour aux racines. Gmp vient à son heure. Nous sommes en train de profiter de leur approche pour l’appliquer une fois dans nos murs.

Concrètement, dans le cadre de la médiation dans la crise en Casamance, quelle pourrait être la contribution de cette approche pour aller vite vers la fin du conflit ?

Le conflit en Casamance, c’est un groupe de citoyens qui se sont levés pour réclamer l’indépendance. Il y eut beaucoup d’actions négatives qui ont fissuré la société en Casamance. Maintenant, on comprend que pour accompagner le processus de la paix, il faut tenir compte des aspects socioculturels. C’est pourquoi d’ailleurs plusieurs négociations ont échoué. Car les gens ont emprunté des modes de règlement des conflits qui ne sont pas adaptés. Dans le cadre du processus de négociation, si vous n’impliquez pas une vieille personne, un sage dans le village, en pensant qu’ils ne sont rien, vous vous trompez. Peut-être détiennent-ils une information qui peut vous être utile, une information cruciale. Peut-être que la personne âgée que vous négligez est un levier sur lequel il faut agir pour permettre au jeune qui est dans le maquis de comprendre et de changer de position.

Par exemple, le foncier, c’est une question culturelle. Et la mauvaise gestion du foncier est l’une des principales causes du conflit en Casamance. Si on avait respecté la coutume foncière des localités, si on avait respecté les traditions, si on avait respecté les rôles des différents représentants des populations, à savoir les sages, les aînés, les vieilles, etc., peut-être on aurait compris que pour donner une terre à quelqu’un, il y a une démarche traditionnelle à respecter. Malheureusement, ça n’a pas été le cas. On a utilisé une démarche administrative, moderne, aux antipodes des traditions locales. Du coup, il y a eu un choc qui a conduit au conflit qui dure encore. Je crois que nous acteurs du retour de la paix en Casamance, acteurs de développement, acteurs de la protection de l’enfant, devront prendre en compte des aspects de la culture locale dans nos interventions.

Gmp-changement par la culture intervient exclusivement dans le département de Vélingara, ne serait-il pas pertinent qu’il étende sa zone d’intervention ailleurs en Casamance ?

Toute initiative part de quelque part. Mais, vivement que Gmp quitte le terrain restreint de Vélingara. Vélingara ne pouvait être qu’un projet-pilote au vu de l’importance de leur approche de changement des normes sociales. Il est temps que son approche soit vulgarisée dans toutes les localités de la région de Casamance, et même du Sénégal. Aujourd’hui, nous remarquons que les jeunes et même des autorités adoptent des comportements déviants qui sont loin des réalités africaines. Il faut que d’autres partenaires viennent se lier au Royaume des Pays-Bas (un des partenaires de Gmp) pour atteindre toutes les régions du Sénégal. Nous sommes prêts à être un relais dans les autres régions pour le bonheur des populations.

Nous avons fait une immersion sur le terrain. Là-bas (dans le village de Kandia), j’ai découvert une chose qui manque dans nos familles. Ici, la grand-mère, le grand-père, le père, la mère, l’aîné, la tante se retrouvent autour de la fille pour se charger de son éducation. Et ils le font avec beaucoup de pédagogie. Nous avons fait une visite d’immersion pleine d’enseignements : le défi, c’est de refuser la phagocytose de notre culture. Comment apprendre à l’enfant à créer sa propre autodéfense. C’est-à-dire quand il quitte son milieu familial et se retrouve au niveau communautaire, s’il est confronté à des hostilités extérieures, qu’il puisse se trouver une carapace pour son autodéfense, avant de s’en ouvrir à ses parents plus tard.

Propos recueillis par Abdoulaye KAMARA Correspondant à Vélingara