Le chiffre est inédit. 15 femmes à la tête d’institutions bancaires au Sénégal. Pourtant, les femmes entrepreneures n’accèdent qu’à une infime fraction des crédits disponibles. Lors de la soirée Vision’Elles, elles ont mis des mots et des chiffres sur cette plaie.
Par Malick GAYE – Le Sénégal compte aujourd’hui 15 femmes directrices générales de banques et d’institutions financières. Un record continental. Et pourtant, les femmes entrepreneures, qui représentent une part croissante de l’activité économique, continuent de se heurter à des portes closes quand elles cherchent à se financer. C’est ce paradoxe que la conférence Vision’Elles-Financer l’avenir, tenue le 27 mars à Dakar, s’est attaqué à déconstruire. Organisée par Intelligences Magazine, via son think tank Global Intelligences Institute, la rencontre a réuni ces patronnes de la finance autour d’un engagement commun : nommer les obstacles, proposer les solutions.
Le verrou des garanties
Premier frein identifié, et le plus structurel : l’impossibilité pour la plupart des femmes de présenter des garanties acceptables par les banques. Evelyne Tall, première femme à avoir dirigé une banque commerciale au Sénégal, a posé le diagnostic sans détour. «Les femmes ont des actifs qu’elles ne peuvent mettre en garantie», dit-elle. Des biens immobiliers, commerciaux ou fonciers, souvent non formalisés ou enregistrés au nom du foyer, qui ne peuvent servir de «collatéral». «Le gap de financement est énorme», poursuit-elle, appelant à une régularisation de ces actifs pour qu’ils puissent enfin peser dans un dossier de crédit.
A ces blocages, s’ajoutent des freins notariaux explicitement identifiés par les panelistes, ainsi que des procédures administratives souvent dissuasives, qui conduisent les femmes à s’auto-exclure du système bancaire formel avant même d’avoir déposé un dossier. La présidente de la Chambre des notaires du Sénégal, Me Aïda Diawara Diagne, était d’ailleurs présente à la soirée, signe que le verrou juridique est enfin pris au sérieux par tous les acteurs.
Le verrou psychologique
Mais les freins ne sont pas que structurels. Ndèye Coumba Tew Aw, Directrice générale du Sunu Group, a mis le doigt sur un obstacle moins visible mais tout aussi puissant : la peur d’échouer. «Elles se battent. Elles ont peur d’échouer. Il faut communiquer», dit-elle, appelant à un travail de fond sur la confiance et l’information. «Beaucoup de femmes ne franchissent pas la porte des banques, se censurent elles-mêmes, anticipent le refus avant qu’il ne soit prononcé», ajoute-t-elle.
C’est là que le témoignage de Khady Dior Ndiaye prend tout son sens. Première femme à avoir dirigé Citibank au Sénégal et en Afrique de l’Ouest et du Centre, aujourd’hui Directrice générale de Kosmos Energy, elle a construit sa trajectoire sur un principe qu’elle résume simplement : «Je n’ai fait aucun calcul.» Vingt ans dans la finance, commencés comme trader, avant d’atterrir dans l’énergie. Un secteur qu’elle n’avait pas anticipé. «En sortant de sa zone de confort, on est plus fort. C’est une opportunité pour se renouveler», dit-elle. Un message qui vaut autant pour les femmes entrepreneures que pour les institutions financières elles-mêmes, encore trop souvent enfermées dans des grilles d’évaluation qui ne correspondent pas aux réalités des femmes qu’elles prétendent servir.
C’est précisément ce que propose Evelyne Tall avec We Capital. «Nous ne finançons pas seulement, nous les aidons en faisant du coaching et de l’éducation financière», explique-t-elle. L’objectif ? «En faire de véritables capitaines d’industrie, plutôt que de simples emprunteuses. Le financement sans formation ne suffit pas», jure-t-elle.
Le verrou de l’information : des fonds qui dorment
Troisième obstacle, souligné avec force lors des débats : l’existence de lignes de financement dédiées aux femmes qui demeurent inexploitées. Evelyne Tall a cité le cas de la Banque africaine de développement (Bad). Qui «a des fonds dédiés. Ces fonds ne sont pas débloqués, pas exploités». Astou Rose Gaye, Directrice générale de la Banque de l’habitat du Sénégal, a fourni des chiffres concrets en guise d’exemple. 130 programmes sont en cours à la Bhs dont 27 milliards Cfa de financement orientés vers les femmes. Autant d’instruments qui existent, mais restent largement méconnus des bénéficiaires potentielles. «Il y a beaucoup d’instruments qui ne sont pas connus», confirme Evelyne Tall.
Nouma Dione, Directrice pays d’Ifc (Groupe Banque mondiale) au Sénégal, a présenté une approche complémentaire : «Nous encourageons les banques à prêter aux femmes avec des offres alléchantes.» En partenariat avec la Banque islamique et Baobab, un premier groupe de cent femmes africaines a levé quatre millions de dollars. La prochaine cohorte vise mille accompagnées.
Changer l’échelle, changer les instruments
Adji Sokhna Mbaye, Directrice générale de Boad Titrisation, a rappelé que la gouvernance reste la condition préalable à tout financement durable. «L’accompagnement financier ne suffit pas. Il faut une bonne gouvernance», dit-elle, tout en évoquant l’équipe dédiée qui aide les banques à mieux cerner les Pme. Sur la microfinance, Evelyne Tall lui reconnaît un rôle irremplaçable : «Jj’ai beaucoup de respect pour la microfinance», mais appelle à ne pas en faire un plafond. «Il faut la dépasser pour aller vers d’autres sources de financement», insiste-t-elle.
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