A mi-parcours du moratoire de trois ans imposé par l’Etat du Sénégal sur la rive gauche de la Falémé, le débat s’intensifie. Entre persistance des agressions environnementales venues du Mali et essoufflement économique des communautés locales, les populations riveraines brisent le silence. Elles réclament une évaluation participative d’une mesure dont l’efficacité sur le terrain reste à prouver.

Par Abdoulaye FALL – Un décret face à la réalité du terrain ? Dix-huit mois se sont écoulés depuis la signature du décret 2024-1502 du 31 juillet 2024. Cette mesure forte visait à suspendre, pour une durée de trois ans, toute opération minière et toute délivrance de titres dans un rayon de 500 mètres sur la rive gauche du fleuve Falémé. L’objectif était clair : protéger l’environnement et la santé publique. Pourtant, sur place, le sentiment d’inachevé prédomine. Les populations déplorent notamment l’absence de la Commission «Energie et ressources minérales» de l’Assemblée nationale dont les députés n’ont pas encore pris le pouls des réalités locales. Car si le Sénégal a gelé ses activités, la rive droite, côté malien, continue de bouillonner. Les activités de dragage y sont visibles à l’œil nu et les pollutions chimiques quotidiennes continuent de se déverser dans le lit du fleuve.

Une frontière poreuse et des incursions persistantes

La mesure semble souffrir d’un manque de coordination transfrontalière. Malgré la suspension, les incursions illégales sur le territoire sénégalais persistent. La récente saisie d’une quinzaine de dragues par le 34è Bataillon d’infanterie de Kédougou confirme que la pression minière ne faiblit pas. Cette situation soulève une question fondamentale : l’efficacité d’une telle mesure ne dépendait-elle pas d’une concertation préalable avec le Mali et la Guinée ? La protection de la Falémé est indissociable de la gestion de ses affluents, le Bafing et le Bakoye, dont les sources se situent en territoire guinéen.

L’impact social : le revers de la médaille

Au-delà de l’aspect écologique, les villages de Saen­soutou, Khassaguéri, Bagué ou encore Douguiba ressentent douloureusement le départ des entreprises semi-mécanisées. Pour ces communautés, ces sociétés incarnaient un levier de développement local palliant parfois les absences de l’Etat : don de tracteurs pour encourager la transition agricole, réhabilitation de l’axe Saraya-Missira Sirimana et construction d’ouvrages d’art, appuis financiers lors des inondations (20 millions de F Cfa), construction de salles de classe à Bagué (25 millions), installation de forages et début de construction d’un poste de santé à Faranding. Le retrait brutal de ces partenaires économiques laisse un vide que les populations souhaitent voir comblé ou, à défaut, discuté lors d’une évaluation inclusive.

Vers une réorganisation urgente du secteur

Pour sortir de l’impasse, il devient impératif de «dépoussiérer» le projet de promotion et d’encadrement des mines artisanales. Malgré des investissements publics conséquents, des actions clés restent en souffrance, notamment la définition de nouveaux couloirs d’orpaillage sécurisés, l’opérationnalisation du Centre de traitement des minerais de Kharakhéna.

L’urgence n’est pas seulement économique ou écologique, elle est humaine. En l’absence d’un cadre organisé et sécurisé, l’orpaillage clandestin continue de tuer : seize décès ont été dénombrés en à peine plus d’un mois suite à des éboulements. Une réorganisation structurelle, partagée avec la Société civile et les riverains, est désormais la seule voie pour que la protection du fleuve ne se fasse pas au détriment de la vie et de la dignité des populations de l’Est du Sénégal.

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