Le décès tragique de l’étudiant Abdoulaye Ba a replongé l’espace universitaire sénégalais dans la tourmente. Entre indignation devant l’usage de la force et plaidoyer pour une réforme structurelle du système des bourses, Moundiaye Cissé livre son analyse. Pour le président de l’Ong 3D, la gestion de la crise estudiantine nécessite un changement de paradigme, où le dialogue et la transparence doivent enfin l’emporter sur la coercition et l’impunité.

L’université a connu de terribles troubles qui ont conduit au décès de l’étudiant Abdoulaye Ba. Quel sentiment cela suscite-t-il en vous ?

C’est avant tout une immense tristesse, mais aussi une profonde indignation. La mort d’un étudiant dans un espace dédié au savoir est un échec collectif. L’Université devrait être un sanctuaire de dialogue, de formation et de citoyenneté, jamais un théâtre de violence. Les moyens déployés pour empêcher la «journée sans tickets» pouvaient largement couvrir cette charge, qui ne devait pas dépasser 50 millions de F Cfa. Si, à chaque fois que l’on veut empêcher une telle initiative, on enregistre un décès, où va le Sénégal ?

Ensuite, nous ne disons pas qu’il ne faut pas réformer, mais il faut payer d’abord et réformer ensuite. Dépenser 5 milliards pour sa jeunesse n’est absolument rien pour un Etat, alors qu’il existe une panoplie d’agences et de dépenses non essentielles.

C’est une situation structurelle liée notamment aux problèmes persistants des bourses. Comment régler définitivement cette question ?

La question des bourses doit sortir de la gestion conjoncturelle pour devenir une politique publique durable. Cela suppose une prévisibilité budgétaire, la digitalisation complète des procédures, des critères transparents et équitables, et surtout un paiement régulier, sans chantage ni retard. Tant que la précarité étudiante persistera, les tensions reviendront.

Les rappels de bourses cristallisent aujourd’hui l’essentiel des tensions entre l’Etat et les étudiants. Dans un contexte aussi fragile, un geste fort des autorités -sous la forme d’un effort exceptionnel pour leur paiement- aurait constitué un signal d’apaisement et de responsabilité. Face à une situation aussi sensible, le coût budgétaire de cette mesure aurait été largement inférieur au coût social, humain et politique engendré par l’escalade des tensions.

Il y a la lancinante question des franchises universitaires et l’intervention musclée des Forces de l’ordre. Quelle est la bonne stratégie pour encadrer l’intervention des Fds sur les campus ?

Les franchises universitaires doivent être strictement respectées. L’intervention des Forces de défense et de sécurité (Fds) doit rester exceptionnelle, encadrée par la loi, et toujours à la demande des autorités académiques dans des situations clairement définies. La prévention, la médiation et le dialogue doivent primer sur la coercition.

Faut-il changer la doctrine du maintien de l’ordre au vu des dérives constatées ?

Le ministère de l’Intérieur dispose d’informations et de renseignements dont personne d’autre ne dispose ; cela doit servir à prévenir les troubles et drames, pas à en commettre. Les ministres de l’Intérieur, de l’ère Diouf à celle de Macky Sall, ont toujours trouvé des prétextes pour justifier la violence envers les étudiants (complots, coups d’Etat, forces occultes ou spéciales, etc.).

Aujourd’hui encore, on nous sert le même discours. Où est la rupture ?

Oui, une révision de la doctrine s’impose. Le maintien de l’ordre doit être fondé sur la proportionnalité, la désescalade et le respect des droits humains. Former davantage, responsabiliser plus clairement et sanctionner les abus sont des impératifs, si l’on veut restaurer la confiance.

Les enquêtes sont souvent décriées parce qu’elles n’aboutissent pas. Cela ne favorise-t-il pas l’impunité ?

Absolument. On attend toujours les résultats des enquêtes sur les décès survenus entre 2021 et 2024. L’absence de résultats visibles nourrit un sentiment d’impunité et aggrave la défiance envers les institutions. Une enquête doit être indépendante, rapide et transparente, avec des conclusions rendues publiques et des sanctions effectives, si des responsabilités sont établies.

Le Conseil académique a décidé de suspendre les amicales. Cela ne risque-t-il pas d’exacerber les tensions à l’Ucad ?

La suspension peut apparaître comme une mesure administrative, mais si elle n’est pas accompagnée de dialogue, elle risque d’être perçue comme une sanction collective. Les amicales sont des interlocuteurs incontournables. Les exclure du jeu peut radicaliser davantage les positions, au lieu d’apaiser la situation.

Propos recueillis par Bocar SAKHO – bsakho@lequotidien.sn