Deux scènes, deux soirs, une même tension. Le festival Urbanoiz a offert à Dakar bien plus que des concerts. Il a mis face à face, sans qu’ils se regardent, deux poids lourds du rap sénégalais.

La place des cultures urbaines de Grand-Yoff ne s’attendait peut-être pas à ça. Ngaaka Blindé est monté sur scène, et quelque chose dans l’air a changé. Pas seulement la musique. L’atmosphère. Parce que Grand-Yoff, c’est le fief de Dip Doundou Guiss. Et Ngaaka le sait. Il l’a choisi.

Les piques sont parties comme des uppercuts enveloppés dans du velours. Rien de grossier. Tout dans le sous-entendu, le geste, le regard de côté jeté à un public qui a très bien compris. Ngaaka n’a pas eu besoin de nommer. Il a suffi d’être là, dans ce quartier-là, avec ce flow-là, pour que le message passe. Le concert a été époustouflant. La foule a suivi. Grand-Yoff a vibré sur un autre nom que le sien.

Quelques jours plus tard, à Ouakam, Dip Doundou Guiss a clôturé le festival. En beauté. Comme pour rappeler, s’il en était besoin, que les grands ne répondent pas, ils démontrent. La scène du Foyer des jeunes est devenue, le temps d’une nuit, son tribunal et son trône. Il a fait parler son talent. Longtemps. Fort.

Et puis, entre deux morceaux, presque en passant, la réponse est venue. Sobre. Chirur­gicale. «Le rap n’est pas de la politique. Ce n’est pas un débat. Je fais ce que je sais faire et je laisse les autres parler.» Dip n’a pas crié. Il n’avait pas à le faire. Dans la bouche d’un artiste de sa trempe, le calme est une arme.

Ce face-à-face à distance dit quelque chose du rap sénégalais d’aujourd’hui. Une scène vivante, tendue, habitée par des ego qui se mesurent sans se serrer la main. Ngaaka a choisi le terrain de l’autre pour exister davantage. Dip a choisi l’indifférence élégante pour signifier sa supériorité. Deux stratégies. Deux tempéraments. Un seul art.

Urbanoiz n’a pas organisé un clash. Il en a créé les conditions, sans le vouloir, en mettant ces deux-là dans le même festival, sur des scènes différentes, devant des publics qui se parlent. Le reste s’est fait tout seul. C’est souvent comme ça que naissent les meilleurs moments du hip-hop : dans l’espace, entre deux hommes qui ne disent pas tout ce qu’ils pensent.

Par Malick GAYE-mgaye@lequotidien.sn