Icône incontournable du hip-hop sénégalais, Cheikh Bou Coly, alias Daddy Bibson, 52 ans, s’est éteint hier aux Etats-Unis où il vivait depuis plusieurs années. De l’aventure mythique de Rap’adio à sa conversion vers la musique spirituelle, celui qui se définissait comme un «artiviste» laisse derrière lui le projet d’une vie : la transmission à la nouvelle génération. Il était simplement Daddy B : une voix, une signature, qui donnait un écho révolutionnaire au Fosco pour les collégiens et lycéens de la fin des années 90 et début des années 2000 où le rap façonnait nos rêves et nos combats dont l’aboutissement est l’élection à la Présidence de Me Wade, notre idole ou héros de jeunesse. Le dernier souffle du «Général» et le testament d’une génération.
Le «Général» du Rap Galsen dépose les armes, mais laisse un héritage éternel : Le rappeur Daddy Bibson, de son vrai nom Cheikh Bou Coly, a tiré sa révérence hier. Pionnier du mouvement hip-hop au Sénégal, il était bien plus qu’un simple artiste ; il était la voix des sans-voix et un architecte de l’identité du rap Galsen. Un électron libre du hip-hop. Daddy Bibson ne se contentait pas de rimer ; il occupait l’espace. Reconnaissable à sa voix rocailleuse et son débit percutant, il a marqué les esprits par son authenticité brute. Il avait juste… 52 ans.
L’épopée Rap’adio : la voix des sans-voix
A la fin des années 90, le Sénégal découvrait une déflagration sonore : Rap’adio. Aux côtés de Keyti et Iba, Daddy Bibson a révolutionné le milieu. Pour lui, ce groupe n’était pas qu’une formation musicale, c’était une mission sociale. «Nous n’accordions aucun traitement de faveur à qui que ce soit si on devait dire la vérité», confiait-il dans l’un de ses derniers entretiens dans Le Quotidien en 2022. Sans langue de bois, le groupe dénonçait, bousculait et portait les aspirations d’une jeunesse en quête de repères.
Le microphone s’est tu, la légende demeure
Malgré une séparation précoce -que l’artiste attribuait au destin et au besoin de carrières solo-, l’aura du groupe est restée intacte. Jusqu’à ses derniers jours, Bibson travaillait sur le projet «Rap’adio New Generation», un album de transmission où des jeunes talents comme Nara Pee ou Ada Knibal devaient réinterpréter les classiques du groupe pour raviver la flamme d’un hip-hop qu’il jugeait en déclin.
Le parcours de Bibson est celui d’une métamorphose permanente. Ancien membre de Pee Froiss (qu’il quitta par loyauté envers son quartier, Fass), il fut de tous les combats, notamment sur le terrain politique avec le mouvement M23 et le Parti socialiste plus tard pour soutenir la candidature de Ousmane Tanor Dieng pour son esprit «républicain» et son sens de l’Etat. Pourtant, il portait un regard critique sur l’évolution du milieu : «Le hip-hop n’existe plus parce que tout le monde est devenu activiste. Nous, nous faisions de «l’artivisme» : nous nous servions de notre art pour dénoncer sans nuire à notre carrière.»
Après avoir atteint son objectif de 13 albums solo, le rappeur avait opéré un virage radical vers la musique spirituelle sous le nom de Tidiani 733. Pour lui, la spiritualité était le seul socle solide pour bâtir un pays. Ses derniers projets, comme l’album Zion Play liste, témoignaient de cette quête de paix intérieure.
De «l’artivisme» à la spiritualité
Exilé un temps aux Etats-Unis, notamment à Los Angeles pour «chercher les moyens d’investir chez lui», Daddy Bibson était revenu au Sénégal avec une volonté de fer. Malgré sa lutte personnelle contre le diabète depuis plusieurs années, il s’était investi dans la sensibilisation pour aider les malades, déplorant souvent le manque de soutien des autorités culturelles et politiques qu’il avait pourtant aidées à arriver au pouvoir.
Portrait d’un homme de principes
Ce que l’on retiendra de Daddy Bibson, c’est une intégrité farouche. Un vrai rappeur ! Daddy Bibson ne se contentait pas de rimer ; il occupait l’espace. Il a marqué les esprits par son authenticité brute : «Le rap n’est pas un métier pour moi, c’est un mode de vie.» Une philosophie que Daddy Bibson a incarnée jusqu’à son dernier souffle.
L’artiste engagé : il a porté le flambeau d’un rap conscient et dénonciateur dans les années 90 et 2000.
Le style : un mélange d’insolence créative et de sagesse de rue. Il maîtrisait l’art de la métaphore en wolof pour dépeindre les réalités sociales difficiles des quartiers populaires.
La personnalité : connu pour son franc-parler légendaire, Bibson n’avait pas peur de la polémique. Il était un «soldat» du micro, loyal à ses principes, refusant souvent les compromis commerciaux pour rester fidèle à l’esprit du hardcore.
L’homme de terrain : il a refusé de quitter son quartier de Fass pour le confort, restant fidèle à ses racines.
Eveil des consciences : à travers des titres comme ceux de l’album culte Abul Fay du (2004), il a poussé toute une génération à s’interroger sur la politique, la corruption et l’avenir de la jeunesse africaine.
Parrain de la banlieue : originaire de Fass, il a ouvert la voie à de nombreux jeunes rappeurs, prouvant que l’on pouvait partir de rien et devenir une icône nationale.
Résilience : malgré les hauts et les bas d’une carrière de plus de trois décennies, il n’a jamais abandonné sa passion, restant présent sur la scène et dans le cœur des puristes jusqu’au bout.
Le visionnaire : il avait compris avant l’heure l’impact du numérique, tout en regrettant la perte de profondeur des textes actuels par rapport à l’époque où il fallait «convaincre un producteur» par la force des mots.
Le mentor : son projet d’émission «Daddy Bibson old school show» prouvait son désir de voir le rap sénégalais retrouver sa superbe à travers le spectacle et la culture générale.
Le «Général» s’en est allé, mais le projet Rap’adio New Generation résonne déjà comme son testament musical. Sa voix, rocailleuse et sincère, continuera de hanter positivement ce pays, rappelant que l’art, lorsqu’il est au service de la vérité, ne meurt jamais. «Pour le reste de ma vie, je compte faire de la musique spirituelle», disait-il. Il s’est tenu à ce serment jusqu’à son décès hier.
Aujourd’hui, le Sénégal perd un artiste, mais gagne un monument historique. Ses textes continueront de résonner dans les rues de Dakar, rappelant à tous que le rap est, avant tout, une arme de construction massive. Mission accomplie, l’artiste a rejoint l’éternité. Repose en paix, Général.
Par Bocar SAKHO-bsakho@lequotidien.sn
