A Mballing, sur la Petite-Côte sénégalaise, la raréfaction des ressources halieutiques n’est pas seulement une crise environnementale : c’est un séisme social. Privées de matière première, les femmes transformatrices de poisson -piliers invisibles de l’économie familiale- voient leur autonomie s’effondrer. Face aux défaillances de la gouvernance maritime, la communauté tente de se remobiliser pour réclamer une meilleure protection des eaux côtières et sauver l’assiette populaire.
Dans les allées habituellement saturées de fumée du site de séchage de Mballing, le silence prend désormais plus de place que le crépitement des claies de séchage. Le bruit apaisant des clapotis laisse de plus en plus souvent la place à l’angoisse sourde des femmes transformatrices. Ici, au cœur battant du département de Mbour -véritable poumon halieutique et économique du Sénégal-, la crise du secteur maritime frappe de plein fouet une population déjà vulnérable. «Tout cela démontre l’importance de la pêche dans le département, explique Abdoulaye Ndiaye, représentant de l’organisation Blue Ventures. Quand ce secteur est en crise, il y aura forcément des répercussions sur toutes les activités socio-économiques de la zone, mais aussi sur le panier de la ménagère et l’alimentation des populations qui dépendent, dans une grande majorité, du poisson pour leur survie.»
Le rôle pivot des femmes au cœur de la tempête
Derrière les courbes statistiques de débarquement et les indices d’inflation, le drame est profondément humain. Dans le modèle socio-économique des communautés côtières, les femmes transformatrices constituent le véritable filet de sécurité du foyer. Quand la matière première vient à manquer ou que son coût d’achat explose sur le quai, c’est tout l’équilibre financier de la famille qui vacille. Le manque de poisson frappe de plein fouet cette autonomie financière durement acquise : «C’est une longue chaîne […]. Mais surtout les femmes transformatrices de poisson qui gèrent leur quotidien à partir du poisson ; si c’est abondant les gains augmentent, s’il n’y a pas de poisson, ça se ressent dans la famille. La scolarité des enfants, les frais médicaux, les factures d’eau et d’électricité sont supportés par les femmes à partir des produits transformés», note Abdoulaye Ndiaye de Blue Ventures.
Sans poisson à faire fumer, saler ou sécher, les revenus s’effondrent, laissant ces mères de famille démunies face aux échéances quotidiennes. La crise de la mer franchit ainsi le seuil des maisons, compromettant directement l’accès à l’éducation des enfants et la couverture des soins de santé basiques.
Une crise de gestion aux responsabilités partagées
Pour les observateurs du secteur, cette pénurie dramatique n’a rien d’un hasard de la nature. Elle est le fruit d’années d’accumulation de mauvaises pratiques et d’un suivi défaillant des règles de gestion des pêches. Pour M. Ndiaye, les causes de cette situation sont claires et directes : «La situation que nous vivons n’est pas venue du ciel, les mains des utilisateurs et ceux chargés de la gestion, du contrôle et de l’application des textes réglementaires sont au cœur de cette situation.» Pression excessive de la pêche industrielle, non-respect des maillages de filets, incursion dans les zones réservées et manque d’application effective de la réglementation : autant de failles qui ont fini par assécher la ressource pélagique au détriment des acteurs de la pêche artisanale.
Reprendre le contrôle : le pari de la gestion communautaire
Face à cette gouvernance défectueuse, la résignation n’est pourtant pas à l’ordre du jour. Des organisations de la Société civile, aux côtés de Blue Ventures, déploient des projets ambitieux de plaidoyer à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest pour sanctuariser la pêche artisanale et protéger la bande côtière. «Ce projet a pour objectif de repousser les navires de pêche industrielle au-delà des 12 milles nautiques», précise Abdoulaye Ndiaye. L’enjeu est de taille : repousser la pêche industrielle loin des côtes pour laisser aux espèces pélagiques le temps de se régénérer et aux artisans la possibilité de pêcher sans concurrence déloyale.
L’objectif fixé pour 2030 vise une refonte complète du modèle : redonner le pouvoir d’action et de décision aux populations côtières à travers une surveillance communautaire renforcée, une transparence totale sur l’octroi des droits d’accès et le développement d’outils de résilience financière pour les ménages. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que le poisson pourra redevenir le cœur battant et accessible de l’assiette populaire sénégalaise.

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