3e et dernier film africain présenté à Cannes dans «Un certain regard», celui de la cinéaste marocaine Laila Marrakchi, dénonce l’exploitation à 360° des travailleuses marocaines dans la récolte des fraises en Andalousie. Quand les fruits les plus sucrés au monde prennent un goût amer, la colère est de mise.
Jean-Pierre PUSTIENNE (Correspondance particulière) – Montrez vos mains, intime la voix off. S’ensuit une succession de plans de mains de femmes. Celles de Marocaines, candidates à la cueillette des fraises sous les serres surchauffées d’Andalousie, à l’embouchure du Guadalquivir, en échange de la promesse -non tenue, on le verra- d’une paie journalière de 35 euros. Nous sommes au Maroc, dans un bureau de recrutement de «main-d’œuvre». Au sens concret du terme. Ces mains ouvrières qui manquent toujours plus à l’Espagne, et plus généralement à l’Europe. La moitié des 100 000 ouvriers agricoles employés en Espagne sont «importés» du Sud.
Le défilé des mains s’arrête avec un gros plan sur les phalanges de Hasna, incarnée par la pugnace Nisrin Erradi. Celles-ci portent des cicatrices semblables à celles de coups donnés à répétition, comme chez les boxeurs. Et c’est bien le cas de cette ancienne championne de taekwondo, également jeune mère motivée par un nouveau départ dans la vie. Malgré des pièces manquantes à son dossier, Hasna va nous embarquer sur l’autre rive de la Méditerranée. A peine 14 km, une heure plus ou moins de ferry. Un saut dans l’inconnu pourtant, pour elle comme les autres migrantes dites économiques.
Destination, la province de Huelva. En fait d’eldorado, un vertigineux travelling dévoile un océan de serres bâchées de plastique. Asphyxiantes. Bienvenue dans la plus grande zone européenne de production de fruits rouges. Celle dont les fraises s’arrachent même, et surtout hors-saison, dans les supermarchés les plus fréquentés des Occidentaux. Et tant pis si chaque kilo à maturité aspire 300 litres d’eau par le canal de puits illégaux dans une région en proie à de récurrentes sécheresses. Et tant pis si ces fruits vantés pour leurs bienfaits sur la santé sont en réalité gavés de pesticides : ils pèsent, ces fruits, leur poids dans le Pib régional à travers un business juteux, c’est le moins, dans lequel l’exploitation des saisonnières marocaines conforte les bénéfices.
Hasna et les nouvelles venues ne vont pas tarder à la subir. Les conditions de travail sont éreintantes autant qu’irrespirables (la faute au plastique), la paie hebdomadaire est arbitrairement inférieure aux termes du contrat. De plus, chacune doit payer son écot à une dame Kapo pour subsister dans ce qui évoque à l’image un «camp de travail» aux grillages festonnés de barbelés (pas de miradors, quand même…). Enfin, les jours chômés au gré du patron ne sont pas rétribués. Ce qui va réveiller l’instinct de combat de Hasna. Scène choc : elle inflige une dérouillée méritée au contremaître qui, par la faute de la barrière des langues peut-être, n’a pas été prévenu de son palmarès sportif.
En résumé, les fraises de la «Mas dulce», ainsi que se nomme la Finca qui accueille l’action, sont en fait plus amères que douces et sucrées. Un véritable label de dumping social sous couvert de l’Union européenne, aux dires de l’avocate du syndicat qui va intervenir plus loin dans le film. Dans la réalité, notons-le, il existe un groupe de femmes soutenues par une Ong -Jornalejas de Huelva en lucha- qui luttent au quotidien pour l’obtention d’une convention collective protectrice de droits élémentaires.
Dans le long métrage de la Franco-Marocaine Laila Marrakchi, revenante à Cannes 21 ans après son Marock, centré sur la jeunesse dorée casablancaise -la sienne-, la révolte grondante de Hasna trouve sa source dans un registre plus intime. Laila, épouse à la ville du fils du réalisateur Alexandre Arcady, n’est pas exactement ce que l’on peut définir comme une militante anti-capitaliste. La Mas Dulce est aussi et surtout une histoire de «sororité», une histoire de réconfort inter-féminin.
Une amitié s’est nouée entre Hasna et Miriem lorsque, au sortir de la douche collective, celle-ci va être la proie, sous les yeux de Hasna, d’un exemplaire parfait du masculinisme toxique, le «macho» inhérent à la culture andalouse, en la personne du boss de la Finca. Un «beau gosse» convoité par d’autres migrantes «économiques» sous le surnom de… Nacho. Ivan de la Torre, de son nom, va faire de Miriem une esclave sexuelle et la femme de ménage de sa Finca luxueuse. Certes mieux payée que les humbles cueilleuses de fraises dont certaines se livrent à la prostitution.
La Mas Dulce
Enceinte des œuvres du Nacho-Macho, Miriem, submergée de honte, va tenter de mettre fin à ses jours. Rongée du remords d’être demeurée passive, comme paralysée, devant l’acte de prédation initial dont elle a été le témoin mutique, Hasna va sonner l’alerte auprès du syndicat des travailleuses journalières, déclenchant une procédure où ni elle ni ses amies n’ont la moindre chance face à l’omnipotence des propriétaires «latifondiaires» andalous. Sauf à recouvrer une part de dignité. Et ce n’est pas rien.
Présenté, à tort et/ou a raison, comme un film coup de poing, La Mas Dulce témoigne sans doute de la dynamique d’une nouvelle vague chérifienne. Sans atteindre cependant la force d’impact de l’Histoire de Souleymane, réfugié Ubérisé en livreur de pizza à vélo. Présenté à Cannes en 2024, le box-office en témoigne avec plus de 600 000 entrées, il n’a pas laissé tout à fait indifférent le consommateur occidental moyen. Au fait qui reprendra des fraises au dessert ? La Mas Dulce ? Pas assez amère à notre goût.

Commentaires (0)
Soyez le premier à réagir.
Se connecter pour commenter