Dans La Faim de leur monde, Akhenaton, rappeur du groupe IAM, écrivait : «Les forêts se couchent et les animaux agonisent… C’est la course-poursuite où l’économie tue l’écologie.» Ecrite en 2021, en pleine crise sanitaire du Covid-19, cette phrase résonne aujourd’hui avec une acuité particulière. Les canicules qui ont récemment frappé la France nous rappellent que le dérèglement climatique n’est plus une menace abstraite, lointaine ou renvoyée aux générations futures. Il s’inscrit désormais dans notre quotidien, dans nos villes et nos campagnes, dans nos économies et jusque dans nos corps.

Je l’ai moi-même ressenti. Dans mon corps sahélien, habitué pourtant aux fortes chaleurs, je n’avais jamais éprouvé une chaleur aussi intense. Cette expérience personnelle dit quelque chose d’un phénomène qui nous dépasse : le climat est en train de changer, et avec lui les conditions dans lesquelles nos sociétés peuvent vivre, produire et se développer. Pourtant, réduire la crise climatique à ce que vient de vivre la France serait une erreur de perspective. Les canicules ne sont pas un problème français. Elles constituent l’un des symptômes d’un dérèglement planétaire dont les effets sont profondément inégaux selon les territoires et les populations. Le changement climatique est mondial. Ses conséquences, elles, ne sont ni uniformes ni équitablement réparties.

Une crise mondiale, des vulnérabilités profondément inégales

Les pays les plus pauvres comptent parmi les plus exposés aux bouleversements climatiques et disposent souvent de moyens plus limités pour y faire face. Dans de nombreuses régions, notamment en Afrique, les populations doivent composer avec des épisodes de chaleur extrême, des sécheresses prolongées, des inondations, la dégradation des terres agricoles et une pression croissante sur les ressources en eau.

Lorsque l’économie d’un pays dépend fortement de l’agriculture, de l’élevage ou de ressources naturelles vulnérables aux aléas climatiques, un événement extrême peut rapidement devenir une crise économique et sociale. Une sécheresse peut compromettre les récoltes et les revenus. Une inondation peut détruire des infrastructures, déplacer des populations et aggraver la précarité. Une hausse durable des températures peut fragiliser des secteurs entiers de l’économie.

Quand la croissance rencontre les limites physiques de la planète

Akhenaton parle de «course-poursuite». L’expression est particulièrement juste. Depuis plusieurs décennies, une grande partie de nos économies repose sur une logique d’accélération permanente : produire davantage, consommer davantage, extraire davantage de ressources et déplacer toujours plus de marchandises.

Cette dynamique a permis des progrès considérables en matière de santé, de confort, de mobilité et de niveau de vie. Elle a aussi exercé une pression croissante sur les écosystèmes. La difficulté apparaît lorsque la croissance économique devient une fin en soi et que les limites physiques de la planète sont reléguées au second plan. L’écologie intervient alors comme une contrainte qu’il faudrait intégrer après coup, lorsque les conséquences deviennent visibles.

Or, le climat ne fonctionne ni selon le calendrier des marchés, ni selon celui des élections, ni selon les cycles économiques. Les émissions de gaz à effet de serre s’accumulent, les températures augmentent, les océans se réchauffent et les écosystèmes se fragilisent selon des temporalités qui dépassent largement celles de la décision politique.

Les canicules sont, à cet égard, un révélateur. Elles ne constituent pas, à elles seules, une preuve du dérèglement climatique. Des épisodes de forte chaleur ont toujours existé. Ce qui évolue, c’est leur fréquence, leur intensité et leur probabilité dans un climat qui se réchauffe. Les canicules de 2026 donnent à cette réalité une dimension particulièrement concrète. Selon Santé publique France, 5764 décès en excès ont été enregistrés en France entre le 17 juin et le 2 juillet 2026, un premier bilan à consolider à l’automne. Ce chiffre témoigne de la violence sanitaire que peuvent désormais prendre les épisodes de chaleur extrême. Derrière les températures enregistrées en France, se dessine donc une transformation beaucoup plus vaste. Elle concerne l’ensemble du système climatique et interroge directement notre modèle de développement.

La justice climatique ne peut être dissociée du développement

Cette question doit être replacée dans son contexte historique. Les pays industrialisés se sont largement enrichis grâce à une consommation massive d’énergies fossiles. Leur prospérité actuelle est en partie liée à cette histoire énergétique. Dans le même temps, les pays en développement aspirent légitimement à améliorer le niveau de vie de leurs populations. Cette contradiction est au cœur de la question climatique.

Comment demander aux pays qui cherchent encore à réduire la pauvreté, à développer leurs infrastructures et à garantir l’accès à l’énergie, de suivre exactement la même trajectoire que les économies qui ont bénéficié pendant des décennies d’une énergie abondante et relativement bon marché ? Le cas du Sénégal permet de poser concrètement cette question. Dans un pays où une partie de la population demeure confrontée à la précarité, où l’accès à l’énergie et aux infrastructures reste inégal et où les besoins de développement demeurent considérables, il serait difficile d’exiger des autorités qu’elles renoncent brutalement à l’exploitation de leurs ressources pétrolières et gazières.

Le véritable débat porte donc sur les conditions de cette exploitation, son utilité pour le développement national, sa gouvernance, sa transparence et sa compatibilité avec les engagements climatiques. Demander aux pays du Sud de supporter immédiatement les mêmes contraintes que les économies riches, sans mécanismes crédibles de financement, de transfert technologique et d’accompagnement, serait politiquement difficile et moralement contestable. L’enjeu est donc de construire une transition à la fois écologique, économique et juste.

Les pays les plus riches ont une responsabilité particulière dans cet effort, notamment en matière de réduction de leurs émissions, de financement de l’adaptation et de soutien aux pays les plus vulnérables. La solidarité climatique relève d’ailleurs autant de l’intérêt collectif que de la responsabilité. Les crises climatiques peuvent aggraver la pauvreté, fragiliser les économies, accentuer les tensions sur les ressources et exercer une pression supplémentaire sur des institutions déjà vulnérables.

Le climat ignore les frontières

La question climatique nous oblige à regarder au-delà de nos frontières. Une chaleur exceptionnelle à Paris, Dakar, New York ou Riyad peut prendre des formes très différentes, mais elle s’inscrit dans un même système climatique. Les frontières politiques n’arrêtent ni les émissions de gaz à effet de serre, ni la hausse des températures, ni leurs conséquences.

Les mots d’Akhenaton prennent alors une résonance particulière : «C’est la course-poursuite, où l’économie tue l’écologie.» Cette course-poursuite est celle d’un système économique qui a longtemps privilégié l’accumulation matérielle et la croissance sans intégrer pleinement leurs coûts environnementaux.

Nous connaissons désormais une grande partie des mécanismes à l’œuvre. Nous disposons de connaissances scientifiques considérables, de technologies et de capacités financières permettant d’engager une transformation profonde.

Les obstacles sont aussi politiques : arbitrages économiques, intérêts constitués, inégalités internationales, acceptabilité sociale et difficulté à inscrire l’action publique dans le temps long. La véritable question n’est donc plus seulement de savoir si le dérèglement climatique existe. Elle consiste à déterminer comment organiser collectivement nos sociétés face à un phénomène qui dépasse les frontières, et comment éviter que ceux qui ont le moins contribué au problème soient condamnés à en payer le prix le plus élevé.

Le Sénégal face au défi climatique

Cette réflexion devrait occuper une place beaucoup plus importante dans le débat public sénégalais. Pendant que nous débattons des échéances électorales et des équilibres politiques, d’autres questions déterminantes pour l’avenir du pays se construisent déjà : l’avenir énergétique, la vulnérabilité de l’agriculture, l’accès à l’eau, l’urbanisation, les risques d’inondations, la protection du littoral, la sécurité alimentaire et les conséquences sociales du dérèglement climatique.

Ces enjeux dépassent les alternances politiques. Ils détermineront en partie les conditions de vie des générations à venir. La protection du littoral mérite notamment une attention particulière. Les travaux de la chercheuse Mariama Diallo, docteure en anthropologie politique et militante écologiste, peuvent contribuer à nourrir la réflexion sur les transformations environnementales et sociales auxquelles le Sénégal est confronté.

Il appartient à la classe politique, mais aussi aux chercheurs, aux acteurs économiques et aux corps intermédiaires, d’élargir le débat et de penser ces questions dans le temps long.

Une politique climatique sérieuse ne peut se limiter à des déclarations d’intention. Elle suppose des choix en matière d’aménagement du territoire, d’énergie, d’agriculture, de transport, d’eau, d’urbanisme et de protection des populations les plus vulnérables.

Elle suppose surtout de considérer la transition écologique comme une question de politique économique. Au Sénégal comme ailleurs, le véritable enjeu est désormais de construire un modèle de développement capable de répondre aux besoins présents sans compromettre les conditions de vie de ceux qui viendront après nous.

Les canicules que nous venons de vivre passeront. La question qu’elles nous laissent, elle, restera. Quel monde voulons-nous encore construire, et à quel prix ?

Par Birane DIOP