Surgissant de la savane du Baol, l’imposante silhouette de la Grande Mosquée dresse ses minarets vers le ciel, dominant un océan de toits et d’allées animées. Touba n’est pas une ville ordinaire. Entre ferveur spirituelle, parfum d’encens et effervescence d’un commerce florissant, la capitale du Mouridisme incarne le mariage parfait entre un idéal religieux et une souveraineté territoriale singulière.

Par Moustapha SENE – C’est l’empreinte du sacré avec une cité édifiée comme un sanctuaire. Pour préserver leur identité collective, les communautés religieuses sacralisent leur espace afin d’assurer l’homogénéité sociale contre tout ce qui pourrait altérer leurs liens. Touba ne déroge pas à cette règle. Fondée en 1887 par Cheikh Ahmadou Bamba, la ville bénéficie d’un statut de fait tout à fait exceptionnel, à tel point que l’idée de lui accorder officiellement un «statut spécial» est régulièrement agitée dans le débat public.

Préfigurant les promesses du Paradis, Touba -dont le nom évoque l’arbre céleste- constitue dès l’origine un lieu de rédemption et un espace-refuge. Pour faire rayonner leur cité, les fidèles mettent en pratique un engagement inconditionnel, le travail collectif et l’obéissance rigoureuse à l’autorité spirituelle. La sanctification du labeur, résumée par la célèbre formule «Travaille comme si tu ne devais jamais mourir et prie comme si tu devais mourir demain», a mobilisé des générations de disciples (talibés) dans l’édification de la ville.

Dans sa thèse consacrée à la gouvernance locale, le docteur en sciences politiques Mountaga Diagne souligne : «Touba est perçue par les Mourides comme étant dotée d’un caractère tutélaire, d’un espace-refuge, inviolée et inviolable : la cité bénite de Touba, le Cheikh la fonda sur la recommandation de son Seigneur qui lui indiqua l’emplacement en récompense à sa ferveur inégalée.» Ce dynamisme historique quasi séculaire confère à Touba une autonomie territoriale vis-à-vis de la tutelle directe de l’Etat.

Pour le docteur Cheikh Guèye, chercheur à Enda Tiers-Monde : «Toutes les fondations de cités sont soit précédées, soit accompagnées par le sacré, et se définissent par lui. La cité est toujours un mariage harmonieux entre le sacré et le profane […]. Mais Touba est une ville religieuse et sacrée, où la fonction religieuse pèse sur tout le reste : elle engendre l’organisation spatiale, la gestion urbaine, les grands rassemblements comme le Magal et la vie quotidienne. En cela, Touba se rapproche de cités comme La Mecque ou le Vatican.» Capitale d’une confrérie soufie aux traits profondément sénégalais, Touba est née d’un rêve d’ascète tourné vers le recueillement, avant de devenir le cœur battant du pays mouride.

Une carte postale de foi et de vie : entre sérénité et effervescence

En parcourant les grandes artères de Touba, le pèlerin découvre un décor saisissant où la piété imprègne chaque coin de rue. Autour de la Grande Mosquée et du Mausolée du Fondateur, le marbre blanc étincelle sous la lumière vive du Baol. Les fidèles, vêtus de boubous éclatants ou de bayefall aux patchworks multicolores (ndiaxass), défilent en murmurant des Khassaids (poèmes de Cheikh Ahmadou Bamba).

Dans les marchés vibrants comme Darou Miname ou Guède, les effluves de café Touba pimenté au poivre de Selim (Djar) se mêlent aux odeurs de tchia (encens) et de viandes grillées. Aucun débit de boisson, aucun panneau publicitaire pour du tabac, aucune musique profane ne vient troubler cette atmosphère : la ville résonne uniquement du chant mélodieux des muezzins et du murmure des prières. C’est cette alliance unique d’austérité morale et de générosité populaire qui frappe le visiteur.

Le Titre Foncier n°528 : la clé de voûte juridique

A son origine, la localité n’était qu’un chapelet de seize grands villages fondés par le Cheikh, ses fils ou ses proches disciples. Très vite, la politique d’occupation s’est inspirée de l’appel du maître : «Je lance un appel à toutes les contrées pour qu’elles viennent vers mon soutien.»

Pour prémunir ce territoire contre les ingérences extérieures, la cité a été bâtie sur un titre foncier privé. Accordé sous le règne du premier Khalife général, Serigne Mouhamadou Moustapha Mbacké (1927-1945), ce bail initial de 50 ans sur 400 hectares portait le numéro 528, daté du 17 septembre 1928. Plus tard, la réorganisation administrative de 1976 inscrira Touba comme communauté rurale sur 564 km², avant qu’une extension de 30 000 hectares supplémentaires ne soit accordée en 2003 dans un rayon de 12 kilomètres autour de la Mosquée.

Interpellé sur l’origine et la portée de cet acte, le Dr Cheikh Guèye rappelle le contexte historique : «Le Titre Foncier de Touba constitue l’instrument juridique de sécurisation de la propriété issue du «droit de hache» que détient collectivement la famille de Cheikh A. Bamba depuis 1887. Il devait protéger la ville contre toute tentative d’appropriation juridique externe.

L’événement décisif survient le 17 septembre 1928, lorsqu’un bail de longue durée pour une période de 50 ans portant sur un carré parfait de 400 hectares -situé sur la route de Mbacké à Sagata- est accordé par le Gouverneur de la colonie. Immatriculé au nom de l’Etat colonial puis sénégalais sous le numéro 528, ce titre a été établi le 11 août 1930 sur réquisition du Gouverneur général de l’Aof et conservé au Service des Domaines de Diourbel. C’est l’acte fondateur du statut territorial unique de Touba.»

Prescriptions et «entre-soi» : le code de conduite de la cité

Pour préserver la pureté du sanctuaire, des règles de vie strictes ont été formellement codifiées. Le 18 septembre 1980, Serigne Abdoul Ahad Mbacké, troisième Khalife général, adressait une lettre historique au procureur de la République près le Tribunal régional de Diourbel. Ce document listait l’ensemble des interdictions en vigueur dans le périmètre sacré : alcool, tabac, musique profane, jeux de hasard et manifestations folkloriques. Ces règles s’imposent à tous, résidents comme visiteurs. Pour veiller au respect de cet «entre-soi» et maintenir l’ordre public en accord avec les autorités religieuses, une Brigade de gendarmerie a été implantée en 1986 à la demande expresse du khalife, suivie d’un Commissariat de police en 2005.

Terre d’asile hier face à la colonisation française, Touba est devenue la terre où tout disciple rêve d’acquérir une parcelle. Le lien entre le Mouride et sa capitale est d’ordre existentiel : c’est la terre bénite par excellence, et y reposer pour l’éternité constitue, pour chaque fidèle, l’accomplissement ultime d’une vie de foi.