En visite au Tribunal de grande instance de Pikine-Guédiawaye, la ministre de la Justice, Yassine Fall, a livré un diagnostic alarmant d’un système judiciaire sous pression, marqué par un manque criant de magistrats et une surcharge des juridictions.
Par Abdou Latif Mohamed MANSARAY – En déplacement au Tribunal de grande instance de Pikine-Guédiawaye, Yassine Fall n’a pas caché son inquiétude face à la situation de la Justice sénégalaise. «Le Sénégal ne compte que 436 magistrats dans l’ensemble de ses juridictions, alors que l’effectif théorique est de 1324, soit un déficit de 783 magistrats», a-t-elle déclaré, soulignant que ce manque structurel pèse lourdement sur le fonctionnement des tribunaux et la qualité du service rendu aux citoyens. Dans la même dynamique, elle a attiré l’attention sur la situation des greffiers : «nous avons un effectif théorique de 2648 greffiers, mais seulement 552 sont en poste», a-t-elle fait savoir, insistant sur le fait que ce déséquilibre devient difficilement soutenable dans un pays de plus de 18 millions d’habitants, où le volume des affaires ne cesse d’augmenter.
Evoquant le cas de Pikine-Guédiawaye, elle a décrit une juridiction sous forte pression. «Ici, nous avons neuf juges du siège pour un besoin de vingt-trois, et cinq magistrats du Parquet pour un besoin de sept», a-t-elle expliqué, ajoutant que le constat est le même dans plusieurs autres juridictions du pays, notamment à Dakar, Thiès et Rufisque, où les écarts entre les besoins et les effectifs disponibles restent importants. Sur la charge de travail, elle a livré des chiffres parlants : «en 2025, le Parquet de Pikine-Guédiawaye a enregistré seize mille six cent cinquante plaintes, et au premier trimestre de 2026, nous sommes déjà à quatre mille sept cent vingt-huit plaintes», a-t-elle indiqué, précisant que les cabinets d’instruction traitent des centaines de dossiers dans un contexte de forte pression. «Deux cabinets gèrent respectivement 558 et 470 affaires, et le nombre de détenus provisoires dépasse mille trente-cinq», a-t-elle ajouté.
Face à ce tableau, elle a tenu à clarifier la nature du problème. «Ce n’est pas un problème de compétence, ni de volonté des acteurs. C’est un problème d’adéquation entre les ressources et les responsabilités», a-t-elle insisté, estimant que cette situation entraîne des effets préoccupants, notamment la prolongation des détentions provisoires, la surpopulation carcérale et une justice rendue dans l’urgence. Appelant à des réformes de fond, elle a plaidé pour une nouvelle approche. «Des réponses ponctuelles ne suffisent pas. Il nous faut une approche structurée, coordonnée et durable», a-t-elle affirmé, mettant en avant la nécessité de mieux planifier les ressources humaines judiciaires et d’assurer leur répartition équitable sur le territoire.
Dans ce cadre, elle a rappelé les actions déjà engagées : «nous avons effectué des visites dans plusieurs établissements pénitentiaires et juridictions, notamment à Rebeuss, Liberté 6, Saint-Louis et Mbour, et avons organisé, le 14 avril 2026, une conférence nationale sur la détention et les alternatives à l’incarcération», a-t-elle souligné, expliquant que ces initiatives visent à construire un diagnostic partagé et à préparer des décisions structurantes. Pour la ministre, la réforme de la Justice ne peut se faire dans la précipitation. «La Justice ne se réforme pas par des ajustements fragmentaires, elle nécessite un pilotage stratégique et une gouvernance cohérente», a-t-elle conclu, réaffirmant son ambition de bâtir une Justice plus performante, plus accessible et plus humaine, au service des citoyens.
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