L’ouverture d’une session extraordinaire au Parlement sénégalais, ce matin, remet au premier plan les vives tensions politiques et institutionnelles entre l’Exécutif et le Législatif frondeur. Tandis que les débats s’annoncent houleux dans l’Hémicycle, une véritable course à la massification s’est engagée sur le terrain entre la majorité présidentielle, portée par Kiiraay -Les patriotes républicains, et l’opposition parlementaire, incarnée notamment par Pastef -Les patriotes. Une bataille d’ex-frères qui n’est plus feutrée, mais un duel à mort… politique.

Par B. SAKHO – L’ouverture de la session extraordinaire de l’Assemblée nationale, ce matin, ne marque pas seulement une reprise des travaux parlementaires : elle officialise l’ouverture d’un nouveau chapitre d’une crise de gouvernance qui couve au sommet de l’Etat. Au-delà des textes de loi et des ordres du jour inscrits à l’agenda de l’Hémi­cycle, comme les propositions de loi sur la déclaration de patrimoine du chef de l’Etat, la ratification des commissions d’enquête parlementaire, c’est l’équilibre même des pouvoirs entre l’Exécutif et le Législatif qui se joue à travers cet affrontement institutionnel provoqué par l’implosion du tandem qui a géré le pays pendant plus de deux ans.

Un face-à-face institutionnel sous haute tension

Dans un paysage politique sous tension, le recours à une session extraordinaire ne reflète pas forcément l’urgence des enjeux législatifs. Il y a aussi une volonté d’imposer au Pouvoir exécutif un calendrier, une somme de réformes, montrant de fait une Repré­sentation nationale déterminée à faire valoir ses prérogatives dans un contexte de désamour total. Chaque initiative parlementaire devient le théâtre d’un rapport de force où chaque camp scrute les failles de l’adversaire. La bataille juridique et constitutionnelle autour du contrôle des institutions s’intensifie, illustrant les difficultés d’un dialogue apaisé entre la Présidence et les députés de Pastef.

Bien sûr, cette session s’ouvre dans une configuration inédite. Le départ de Ousmane Sonko du gouvernement et son installation au Perchoir de l’Assem­blée nationale ont déplacé le centre de gravité politique de la Place Soweto. Face à un Exécutif désormais conduit par le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô et sous l’autorité du Président Bassirou Diomaye Faye, le Parlement devient plus que jamais un théâtre central d’arbitrage et de contrôle. Cette confrontation ne se limite plus aux procédures constitutionnelles ou aux joutes oratoires lors de la plénière : chaque débat, chaque projet ou proposition de loi est désormais scruté à la lumière de ce nouvel échiquier, où la frontière entre logique majoritaire et indépendance parlementaire suscite d’intenses controverses. Elle révèle aussi une polarisation accrue qui risque de paralyser les arbitrages stratégiques et transformer chaque projet ou proposition de loi en un test de majorité et d’autorité.

Terrain politique : la guerre du nombre et du maillage territorial

Parallèlement à ces manœuvres, la véritable bataille a glissé vers la rue et la base militante. Conscientes que l’issue du blocage passera par l’arbitrage populaire lors des prochaines échéances, les forces en présence ont lancé leurs grandes manœuvres de massification.

Pastef -Les patriotes poursuit sa stratégie d’implantation et d’occupation de l’espace politique. En s’appuyant sur l’appareil d’Etat et sur son socle militant, le parti au pouvoir multiplie les rentrées politiques, les campagnes d’adhésion et la mobilisation de la jeunesse pour consolider son hégémonie et légitimer ses réformes.

Kiiraay -Les patriotes républicains, de son côté, structure présidentielle naissante, cherche à contrecarrer la dynamique de Sonko. En misant sur un discours de sauvegarde des institutions républicaines et d’équilibre des pouvoirs, la formation politique tente de capter les déçus et de fédérer un bloc républicain solide face au pouvoir central.

Des enjeux cruciaux pour la stabilité nationale

Cette double dynamique -blocage institutionnel au sommet et hyper-mobilisation politique à la base- place le Sénégal à un tournant critique. La focalisation des acteurs sur le rapport de force partisan risque d’occulter les urgences socio-économiques auxquelles font face les populations. La capacité des institutions à surmonter ces divergences par le respect des règles constitutionnelles déterminera si cette session extraordinaire servira de catalyseur pour une sortie de crise ou d’accélérateur pour une instabilité politique prolongée.

Entre un chef de l’Etat aux prérogatives constitutionnelles renforcées et un président de l’Assemblée nationale à la forte légitimité populaire et partisane, la gestion des équilibres et des arbitrages reste l’axe névralgique de la stabilité du pouvoir. Il reste par contre une certitude : dans ce jeu d’échecs où chaque coup institutionnel répond à une manœuvre de terrain, le dernier mot reviendra, le moment venu, à des citoyens sénégalais bien décidés à ne pas servir de simples figurants dans ce grand théâtre.

bsakho@lequotidien.sn