Face à une «incurie managériale» généralisée et au mutisme des autorités, les travailleurs de la plateforme aéroportuaire du Sénégal montent au créneau. Réunis en intersyndicale à l’Aéroport international Blaise Diagne (Aibd), ils brandissent un préavis de grève qui expire le 8 juin. Si rien n’est fait, le blocage de ce secteur hautement stratégique pourrait paralyser l’économie nationale.

Par Alioune Badara CISS – Le compte à rebours est lancé pour le secteur aéronautique sénégalais. Réunis en urgence lors d’un point de presse, les professionnels du secteur ont tapé du poing sur la table pour dénoncer la dégradation continue de leurs conditions de travail et la rupture du dialogue avec leur tutelle. Si l’Etat persiste dans son inertie, le ciel sénégalais pourrait s’assombrir dès le 8 juin, date de mise à exécution du préavis de grève déposé par les travailleurs. «Ce point de presse est motivé par le fait qu’aujourd’hui, les autorités de ce pays ne nous prêtent plus une oreille attentive», déplore Djibril Sakho, Secré­taire général du Syndicat des travailleurs de l’aéronautique civile et porte-parole de l’intersyndicale.

Injustices salariales et asphyxie financière

Au cœur de la colère syndicale figure la gestion d’Aibd Sa. Malgré la fusion passée entre les Aéroports du Sénégal (Ads) et la structure gestionnaire de l’Aibd, la cohabitation de deux systèmes de rémunération distincts crée de profondes injustices.

Selon le porte-parole, le principe fondamental du Code du travail -«à qualification égale, rendement égal et temps de travail égal, le salaire doit être identique»- est largement bafoué. «Nous avons deux catégories de travailleurs. Certains bénéficient d’un traitement beaucoup plus avantageux que d’autres relevant de la convention commerciale, qui n’ont pratiquement rien en matière de rémunération. Il existe d’énormes distorsions et des disparités inexplicables», fustige Djibril Sakho.

Le syndicaliste s’inquiète également de la santé financière de l’entreprise, qu’il estime étouffée par une centralisation excessive des fonds : «On retire progressivement à l’Aibd toutes les ressources financières qui lui permettaient de fonctionner, de financer ses activités et de payer son personnel. De plus, la société reste assujettie au Trésor public : les travailleurs sont obligés d’attendre un décret ou un arrêté ministériel pour percevoir leur salaire chaque mois.»

Une crise systémique et opérationnelle

La plateforme aéroportuaire fait face à une crise systémique qui touche l’ensemble de ses composantes (Las, Anacim, Atsa, Bureau d’enquêtes). L’intersyndicale a publié une plateforme revendicative en huit points. Parmi les griefs majeurs, figure la lourde dette que traîne la compagnie nationale Air Sénégal auprès des différentes structures aéroportuaires, compromettant gravement leur équilibre financier.

Sur le plan opérationnel, la situation n’est guère plus reluisante. Le personnel dénonce la vétusté du matériel, un manque criant d’effectifs et des indemnités impayées depuis six mois. Les syndicats s’insurgent également contre la politique tarifaire de l’aéroport, jugée déconnectée des réalités du terrain.

«Il est incohérent d’augmenter les tarifs alors que les infrastructures ne suivent pas. Jusqu’à présent, il n’y a eu aucune extension de l’aérogare, qui est devenue trop petite. Cela n’a aucun sens d’augmenter les taxes si les investissements ne se ressentent pas concrètement dans l’industrie aéronautique», tonne le porte-parole du Spas.

Opacité à Yoff et traitement de faveur pour Air Sénégal

Le malaise s’étend jusqu’à l’aéroport de Yoff (Dakar), aujourd’hui qualifié de site militaire. Les travailleurs civils y dénoncent des restrictions d’accès abusives imposées par la Grande muette, évoquant notamment l’obligation récente de payer un badge militaire à 10 000 FCFA pour simplement accéder à leur lieu de travail. Par ailleurs, la restructuration en cours de l’Agence de sûreté aéroportuaire (Atsa), qui emploie 700 jeunes diplômés, se ferait dans l’opacité la plus totale, sans aucune association des délégués du personnel.

Face à ce panorama critique, le syndicat pointe aussi du doigt le «protectionnisme outrancier» envers la jeune compagnie Air Sénégal, rappelant que le pays s’est pourtant engagé dans le Marché unique du transport aérien africain (Mutaa). «On ne peut pas éternellement protéger un bébé, il faut qu’il grandisse et devienne autonome», rappelle M. Sakho.

L’appel pressant à l’Exécutif

Devant l’imminence de l’échéance du 8 juin, l’intersyndicale s’en remet désormais aux plus hautes autorités de l’Etat pour siffler la fin de la récréation et éviter un choc économique majeur. «Le simple fait de déposer un préavis de grève crée déjà des perturbations, sans même parler de son exécution. C’est pourquoi nous lançons un appel solennel au Premier ministre ainsi qu’au président de la République afin que ce secteur soit repris en main. Il existe une véritable incurie managériale et une grande confusion dans la gouvernance», conclut Djibril Sakho.

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