Hier, l’Ecole des sables a ouvert la 13e Biennale de la danse en Afrique, première édition organisée sur le sol sénégalais.

C’est sous un soleil de saison, au bord de l’Atlantique, que le village de Toubab Dialaw s’est réveillé au rythme des tambours. Pour la Journée internationale de la danse, l’Ecole des sables a officiellement inauguré la 13e édition de la Biennale de la danse en Afrique. Cinquante femmes du village ont ouvert les festivités par une procession dansante à travers les ruelles, ancrant d’emblée l’événement dans sa terre d’accueil. Placée sous le signe de «Je danse, donc nous sommes», cette édition réunit 25 compagnies africaines dont dix sénégalaises. Huit d’entre elles ont investi la scène pour la cérémonie inaugurale : Cie Fii ak Fee, Cie Bi’Ndiaye, Cie Ngor, Cie Artea, Cie Urban Art, Cie Babacar Mané, Cie Kezia Jonah et Cie Art-Track. Un kaléidoscope de danses lébous, diolas, peules et sérères qui a électrisé les diplomates et programmateurs internationaux présents.

Le ministère de la Culture a rappelé l’engagement ancien du Sénégal en faveur de la danse, «inscrite dans nos politiques culturelles depuis l’impulsion de Léopold Sédar Senghor». Du Ballet national La Linguère au Théâtre Daniel Sorano, le pays cultive de longue date ce langage du corps. Ce 29 avril, il en faisait la démonstration au monde entier.

Huit compagnies, un portrait de l’âme sénégalaise

A la cérémonie d’ouverture, le patrimoine chorégraphique national a défilé dans toute sa diversité ethnique et esthétique. La Cie Fii ak Fee de Ibrahima Niassy a ouvert avec Droits de la nature, mêlant geste contemporain et traditions environnementales. La Cie Bi’Ndiaye a suivi avec Tafaar, puisant dans les codes du corps sérère pour leur insuffler une vigueur nouvelle. La Cie Ngor a proposé Mouton Noir, questionnant la marginalité dans les sociétés africaines modernes. La Cie Artea et Lénen Fénen ont célébré les danses lébous, communauté hôte de Toubab Dialaw, que Germaine Acogny a saluée avec chaleur. La Cie Urban Art, avec Xaritò, et la Cie Babacar Mané, avec Racines de Vie, co-production avec la Ghanéenne Shelly Ohene-Nyako, ont incarné les échanges panafricains au cœur de la Biennale.

La Cie Kezia Jonah, à la double identité sénégalo-malgache, a interrogé l’appartenance avec Beloved Oui ou Non. Enfin, la Cie Art-Track a clos la séquence nationale avec Griot, A Deep Story, convoquant le passeur de mémoire dans un monde en mutation. Huit compagnies, huit langages, un seul Sénégal en mouvement.

Germaine Acogny : la danse comme destin, Toubab Dialaw comme consécration

La Biennale 2026 rend hommage à celle qui a consacré sa vie à ériger la danse africaine en art universel. Il y a des moments où l’histoire d’une femme et celle d’un continent se confondent. Ce 29 avril, Germaine Acogny recevait dans sa propre maison, l’école qu’elle a bâtie au prix de toutes ses économies, la Biennale de la danse en Afrique. «Je suis très très fière», a-t-elle confié, les yeux balayant la scène où se succèdent les générations qu’elle a formées : Gacirah Diagne, Paul Sain présents depuis vingt ans ; Ardo Ka, formé ici lors des premières sessions.

L’hommage est officiel et solennel. Le ministère de la Culture l’a exprimé sans ambages : la Biennale au Sénégal est «un hommage mérité rendu à madame Germaine Acogny pour son engagement indéfectible et son rôle déterminant dans la structuration de la danse africaine contemporaine». Ces mots ont déclenché une ovation.

Née Diola, élevée parmi les Lébous, fondatrice de l’Ecole des sables en 1998 avec son mari Helmut Vogt, Mme Acogny avait entendu une prophétie lors de la pose de la première pierre : «Le monde entier viendra à l’Ecole des sables.» Ce 29 avril, le monde était là. A travers cette Biennale, c’est toute une vie consacrée à la danse africaine qui est célébrée.

«Je danse, donc nous sommes» : la philosophie africaine reprend ses droits

Le thème de la Biennale 2026 est une déclaration politique sur le rapport à la communauté et à l’autre. Descartes disait : «Je pense, donc je suis.» L’Afrique répond à travers cette Biennale : «Je danse, donc nous sommes.» La formule n’est pas un simple jeu de mots. Gacirah Diagne, directrice artistique associée, l’explique : «C’est une invitation à réfléchir sur les rapports humains à partir d’une lecture africaine. En Afrique, l’individu sans la communauté n’est rien. Dans la danse, c’est une expression de ça.»

Ardo Ka, directeur artistique associé, prolonge la réflexion : «Nous sommes parce qu’il n’y a rien qui n’existe pas dans la communauté.» La danse contemporaine africaine part des rites d’initiation, des cercles communautaires, des fêtes de famille, pour construire une modernité qui lui appartient en propre. Ce n’est pas une imitation de l’Occident : c’est une modernité africaine assumée. Germaine Acogny le dit à sa façon : «Quand on n’a pas de racines, on ne peut pas grandir.» Les danses lébous, diolas, peules et sérères de la cérémonie d’ouverture ne sont pas des reliques muséographiques. Elles sont le socle vivant sur lequel les chorégraphes d’aujourd’hui construisent de nouvelles formes d’expression. Danser ici, c’est affirmer que l’on existe ensemble.

Par Malick GAYE (mgaye@lequotidien.sn)