Les ouvrages de Jordan Bardella, de Eric Zemmour ou de Philippe de Villiers ont fait de très bonnes ventes en 2025 en France, ce dernier dépassant même les 175 000 exemplaires vendus. Ce succès marque un contraste frappant avec les années précédentes, car les ouvrages d’extrême droite peinaient jusque-là à trouver leur public.
Ce phénomène reflète-t-il une extrême droitisation d’une partie de la population française ? Sans doute, mais il y a sans doute une autre explication, plus concrète. Il y a quelques années, les essais d’extrême droite se vendaient mal, car ils étaient mal distribués, seules des maisons d’édition plutôt confidentielles les publiaient. Aujourd’hui, ces digues ont disparu et les grandes maisons d’édition n’hésitent plus à publier certains auteurs : Albin Michel a fait paraître, ces dernières années, cinq livres de Eric Zemmour. Et c’est mécanique : lorsqu’on est publié par un grand groupe, on est mieux distribué, mieux promu, donc forcément, les ventes sont meilleures.
L’empire Bolloré, de l’édition à la promotion
Les livres de Philippe de Villiers, de Eric Zemmour ou de Jordan Bardella ont tous un point commun, au-delà du discours de repli identitaire qu’ils véhiculent : ils ont tous été publiés par Fayard, une maison d’édition qui appartient au groupe Hachette, détenu par Vincent Bolloré. Or, le milliardaire réactionnaire possède des entreprises à tous les échelons de la vie d’un livre : l’édition, la distribution et même la promotion. Fayard se charge d’éditer l’essai, les points de vente Relay, présents dans quasi toutes les gares et les aéroports de France, se chargent de le distribuer, et CNews et Europe 1 s’occupent de le médiatiser. C’est tout à fait inédit dans le monde de l’édition française, pointe Louis-Henri de La Rochefoucauld, écrivain et chroniqueur littéraire : «Un média comme le Jdd va se concentrer, principalement, sur la promotion des livres Fayard. C’est moins vrai, par exemple, chez les auteurs du groupe Editis, qui appartient aujourd’hui à Daniel Kretinsky. Il possède par ailleurs des médias, notamment le magazine Elle. Pour autant, les auteurs Editis n’ont pas systématiquement une promotion dans Elle, par exemple.» A noter que seuls certains écrits publiés chez Fayard bénéficient de la force de frappe du groupe Bolloré : par exemple, quand Ségolène Royal écrit Mais qui va garder les enfants ?, le livre ne s’écoule qu’à 1 000 exemplaires. Une des explications étant qu’il n’a pas fait l’objet d’une promotion ou presque.
Idéologie ou stratégie économique ?
Pour autant, peut-on dire qu’il y a une dimension idéologique dans cette «stratégie intégrée» du groupe Bolloré ? Quoique non officiel, force est de constater que les médias du groupe ne mettent en avant que des livres politiquement très, très à droite, conformément à leur ligne éditoriale.
Ce qui soutient aussi cette théorie, c’est qu’économiquement, le calcul n’est pas forcément gagnant. «Il ne faut pas oublier qu’une maison comme Fayard, depuis qu’elle a pris ce virage «droite dure», a perdu beaucoup d’auteurs qui vendaient plus de livres. Quelqu’un comme Virginie Grimaldi vend plus de 200 000 exemplaires, et ces auteurs-là ne sont plus chez Fayard aujourd’hui. Donc, ce qui est assez bizarre, c’est qu’on a l’impression que Fayard cartonne, domine le marché, mais je pense qu’en vérité, leur chiffre d’affaires aujourd’hui est moins bon qu’il ne l’était quand Fayard était une maison «normale»», décrypte Louis-Henri de La Rochefoucauld.
Ce succès des essais d’extrême droite est en partie un trompe-l’œil. Les médias du groupe Bolloré les mettent en avant, les magasins de l’empire les mettent en valeur, on est donc amenés à penser que ces essais sont les plus grands succès en librairie. Pourtant, à y regarder de plus près, Giuliano da Empoli, très critique de l’extrême droite, a vendu 180 000 exemplaires de son livre L’heure des prédateurs l’an dernier, soit 5000 de plus que Philippe de Villiers. Et sans être perfusé, promu, diffusé, par l’empire Bolloré.
Rfi
