L’autre jour, à Tivaouane-Peulh, j’ai entendu un jeune charretier lancer des insultes contre des Guinéens, sans autre raison apparente que leur présence sur son passage. Pas de dispute, pas de provocation préalable, mais juste ce réflexe immonde, révoltant et inacceptable, craché en passant, contre des gens qui n’avaient rien fait d’autre que d’être là. Ce qui m’a le plus troublé, ce n’est pas tant la violence des mots que leur gratuité. Ce discours est devenu si banal qu’il n’a même plus besoin de prétexte pour sortir. Il suffit qu’un charretier croise des Guinéens dans la rue pour que l’insulte vienne toute seule, comme un tic de langage.
C’est cette scène qui est à l’origine de cette réflexion. Si la xénophobie a atteint ce degré de banalisation, si elle s’exprime spontanément dans la bouche d’un jeune homme, quelque part dans une banlieue dakaroise, c’est qu’elle a quitté le terrain des polémistes et des réseaux sociaux pour s’installer dans le langage ordinaire. Et c’est précisément pour cela qu’elle doit être combattue avec force et engagement, pas seulement avec de l’indignation.
Depuis plus de quatre ans, Tahirou Sarr et ses acolytes, qui se qualifient de nationalistes, distillent un discours gras et dangereux envers certaines communautés vivant au Sénégal, particulièrement les Guinéens. Avec les réseaux sociaux, ce discours est partagé, grossi… sans discontinuer par tous ceux qui pensent que les étrangers en général et les Guinéens en particulier sont la cause de tous nos maux : commerce illégal, hôpitaux bondés, écoles saturées, espaces publics dégradés, etc. Nous taisons nos tares et nos insuffisances en nous défaussant sur ces boucs émissaires !
En consultant les statistiques de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie, il appert que les personnes de nationalité étrangère représentent moins de 2% de la population sénégalaise (Rgph-5 de 2023.) C’est pour dire que les chiffres contredisent objectivement ceux qui stigmatisent ces étrangers résidant sur le sol sénégalais.
Vivant depuis plus de trois décennies dans un pays européen, nous pouvons faire un parallèle entre ce que les nationalistes reprochent aux étrangers établis au Sénégal et les griefs formulés dans les pays européens et nord-américains contre les Sénégalais y ayant migré. Ce sont presque, terme pour terme, les mêmes plaintes : «des bruits et des odeurs dans les cages d’escalier, commerce jugé illégal, occupation de l’espace public, pression supposée sur les prestations sociales, les écoles et les hôpitaux du fait d’une natalité présentée comme anormalement élevée, délinquance», la liste étant loin d’être exhaustive.
Les vendeurs Sénégalais de la Tour Eiffel, de Montmartre, du Trocadéro, de Piazza di Spagna, de la Fontaine de Trevi, de la gare de Rome-Termini, de Las Ramblas, de la Plaça de Catalunya, de Time Square et bien d’autres sites, crient au racisme quand la police les traque et les empêche de mener ces activités de vente informelle pourtant si vitales pour eux et pour des millions de nos compatriotes qui dépendent des envois d’argent de ces braves gens. A Paris, Rome, Barcelone ou New York, le même schéma se répète : vente de produits le plus souvent contrefaits, occupation de trottoirs et de parvis touristiques, tensions avec les riverains et les commerçants légaux qui dénoncent une concurrence déloyale.
Ce constat n’a rien d’infamant en soi. Il dit surtout la précarité et la débrouille de migrants, en grande majorité sans papiers, pris dans des trajectoires économiques et sociales difficiles. Le paradoxe est que c’est précisément ce contexte qu’on refuse d’accorder au Guinéen qui vend ses marchandises à Dakar, Mbacké ou Thiès. Il existe à Montmartre un collectif de riverains du quartier qui pourfend à coup de pétitions et de manifestations ces marchandises étalées à même le sol, cette occupation continue de l’espace public et un quotidien difficile pour les habitants du secteur. Et pourtant nos compatriotes vendeurs ont le soutien d’autres habitants du quartier qui considèrent qu’ils ne font rien de mal tant qu’ils vendent des produits licites et ne commettent pas d’actes de délinquance.
Nous ne pouvons pas dénoncer, à juste titre, la stigmatisation que subissent nos compatriotes vendeurs à Paris, Rome ou New York ou les accusations d’incivilité qu’on leur colle et reproduire le même discours, mot pour mot, contre les étrangers installés chez nous. Ce double langage n’est pas seulement intenable moralement, il nous expose à un discrédit rendant nos protestations inefficaces, voire hypocrites. Nous exigeons des Français, Italiens ou Espagnols qu’ils distinguent l’immigré du délinquant, mais nous refusons de faire cet effort chez nous pour les étrangers. Nous ne sommes pas loin de la schizophrénie morale. Ou bien le principe est universel, ou bien il ne l’est pas !
Le vendeur à la sauvette de la Tour Eiffel et celui du marché Tilène ne sont pas motivés par des logiques différentes. Ce sont des trajectoires de précarité migratoires qui se répètent où qu’elles s’exercent. Le Sénégalais qui subit à Paris les descentes de la police, la confiscation de sa marchandise et le regard méprisant des passants, devrait être le premier à comprendre ce que vit, à Dakar ou à l’intérieur du Sénégal, l’étranger qu’on somme de partir. Cependant, il nous arrive d’entendre des Sénégalais de la diaspora vendeurs, revendiquer leur appartenance à ce courant et tenir un discours semblable à celui de Tahirou Sarr !
Le Sénégalais qui insulte le Guinéen aujourd’hui prépare le terrain sur lequel son propre fils sera insulté demain à Paris, Abidjan ou Libreville. Ce charretier, dans sa détresse, ne sait pas qu’il est le miroir de ce que nous détestons chez les autres. Mais nous, qui savons, avons le devoir de le lui dire, non pas avec mépris, mais avec la force des faits.
Arrêtons de nous regarder dans le miroir et de croire que nous sommes plus généreux, plus vertueux, plus solidaires que les autres. Nous sommes simplement plus vulnérables que nous le croyons. Et cette vulnérabilité, si nous n’y prenons garde, fera de nous ce que nous exécrons : des racistes ordinaires.
A ce jeune charretier et à tous ceux qui propagent ces propos xénophobes et racistes, nous disons qu’ils ne savent pas qu’ils tiennent une allumette près d’un tonneau de poudre.
Kalidou Mamadou BOUSSO
Anthropologue
