Un accusateur suspect, un accusé muet, une Justice et un chef d’Etat qui ne disent rien. Dans cette affaire, c’est le silence qui occupe la scène.

Une parole publique, nominative, répétée

Depuis la France, Madiambal Diagne met en cause Ousmane Sonko, sur les plateaux comme sur X. Il évoque un «putsch institutionnel» contre le Président Bassirou Diomaye Faye, et un patrimoine déclaré passé de zéro à 4, 3 millions. Il parle aussi de six milliards qu’aurait versés Indorama, de zircon à Diogo, de rétrocommissions. Le 15 octobre, il affirme que de fortes sommes en devises auraient été saisies dans un appartement de Yoff, et conclut : «On verra !»

Il dit détenir des preuves écrites et des vidéos, et être prêt à les fournir s’il est convoqué.

Il faut le dire sans passion : Madiambal Diagne est lui-même visé par un mandat d’arrêt international. Le dossier est précis, l’affaire Ellipse Projects, et il y est question d’association de malfaiteurs, d’escroquerie sur deniers publics et de blanchiment. Il a droit à la présomption d’innocence.

Une justice contestée

Dans l’affaire Madiambal, la manière dont la procédure s’est déroulée nourrit le doute. Son épouse, deux de ses fils et son marabout ont été placés sous mandat de dépôt. Pour ses avocats, ces détentions relèvent d’une tactique de pression familiale et d’une instrumentalisation politique de la Justice. C’est la position de la défense, et la Justice dira ce qu’il en est. Un détail pèse pourtant : la Cour suprême a rejeté, en février 2026, le recours du Parquet contre la libération du marabout, Serigne Omar Mbaye

Le premier silence : l’accusé

En face, Ousmane Sonko, deuxième personnalité de l’Etat, qui a fait de la transparence sa signature. Il avait choisi la voie judiciaire en 2024, mais la démarche n’a pas dépassé l’audition du journaliste. Depuis, rien de précis. Le silence peut être une stratégie : ne pas offrir de tribune, laisser la Justice agir. Mais en politique, un silence prolongé se lit comme un geste. Une déclaration de patrimoine a une date et un contenu : un démenti chiffré prendrait quelques minutes. Des voix comme celle de Babacar Bâ du Forum du justiciable, jugent ce silence préoccupant.

Face aux accusations de Madiambal contre Sonko : le silence ne peut tenir lieu de réponse.

Le deuxième silence : la Justice

Reste une question que l’on ne peut éluder : pourquoi la Justice ne se saisit-elle pas ? Des allégations portant sur des milliards et sur la déclaration de patrimoine d’une haute personnalité relèvent de sa compétence. Le Parquet sait pourtant s’autosaisir quand des propos publics l’y invitent : il l’a fait en 2025 dans l’affaire Bachir Fofana. Plusieurs explications sont possibles. Un Parquet peut hésiter à instruire sur la foi d’un accusateur lui-même poursuivi, qui n’a produit aucune pièce publique. Il peut craindre d’être accusé d’instrumentalisation. Il peut aussi attendre une plainte. Aucune de ces raisons ne dispense d’une explication.

Le troisième silence : le Président

On peut enfin s’étonner du silence du chef de l’Etat, qui nomme le ministre de la Justice et préside le Conseil supérieur de la Magistrature. Si les dossiers évoqués sont, comme on le dit, déjà sur son bureau, son mutisme interroge. On peut y voir de la retenue, car ne pas interférer avec la Justice est une vertu républicaine. On peut aussi y voir un calcul : après la rupture avec son ancien allié, le Président a engagé la transformation de sa coalition en parti, et tout geste contre Sonko serait lu comme un règlement de comptes.

Sortir du brouillard

Le silence n’est pas un aveu, et la répétition ne fait pas la vérité. Les accusations de l’un comme la défense de l’autre ne sont que des positions tant que les pièces manquent. Mais trois silences qui s’additionnent forment un brouillard, et le brouillard sert toujours ceux qui n’ont rien à montrer, comme ceux qui ont tout à cacher.

Si les accusations sont fausses, une plainte précise obligera leur auteur à produire ses preuves ou à se taire. Si elles sont fondées, la Justice doit s’en saisir. Dans les deux cas, ce sont des faits qu’il faut, et non des camps.Une question demeure : qui, dans la chaîne, parlera le premier ?

Moustapha DIAO