Nous l’avons vu : les commissions d’enquête parlementaires fomentées par le parti Pastef sont de lugubres spectacles au cours desquels des citoyens comparaissent devant un tribunal composé de gens peu soucieux de rendre justice, et dont les décisions sont sans appel. Les extraits qui circulent sur la Toile, et sur lesquels beaucoup de gens s’appuient pour nourrir leur haine, cette haine qui donne un sens au vacuum de leur existence, sont édifiants : toutes les conditions ne sont pas réunies pour l’organisation d’un débat sérieux et fructueux. Les débats auxquels nous avons assisté n’ont pas l’ambition de faire jaillir la vérité, ils n’ont pas le souci de la vérité : ce sont des moments de confrontation, où des femmes et des hommes font preuve d’amateurisme (une députée a eu tous les problèmes du monde pour prononcer «a posteriori», figurez-vous !), et où l’on cherche à discréditer un ennemi. On comprend, de ce fait, la raison pour laquelle certains ministres ont décidé, non sans légalité, de ne pas comparaître devant ce tribunal expéditif dont la mission consiste par-dessus tout à conduire au bûcher les ennemis. Ô temps, ô mœurs !

La «sombre fête punitive», pour reprendre l’expression du Foucault de la prison, que sont ces auditions est venue nous rappeler encore une fois les menaces qui guettent notre démocratie depuis des années. Il ne fait pas doute que l’Assemblée nationale est aujourd’hui le meilleur baromètre pour jauger la maladie qui ronge nos institutions démocratiques : car toute son action a pour but de fragiliser ou démembrer l’institution présidentielle, et donc la République. Le Parlement incarne de fait le mal de notre temps. Un mal qui peut avoir pour nom dérive fasciste. D’où l’importance de se référer à la leçon de Eco.

«Caractéristiques typiques»

Les grands auteurs ont la capacité de nous aider à comprendre notre présent. L’auteur du Nom de la rose fait partie de cette minorité d’auteurs. Dont le travail peut nous donner des «boîtes à outils» pour comprendre ou deviner ce qui se passe sous nos yeux : un parti violent pour lequel la légitimité et parfois la légalité donnent tous les droits sur la vie des minoritaires (il est assez troublant de voir que la rhétorique de la majorité du parti Pastef, à savoir l’idée dangereuse selon laquelle seuls les majoritaires ont droit à la parole, est parfois reprise, non sans inconscience, par des citoyens pour qui la démocratie a sans doute un sens. C’est une forme de normalisation d’un discours inacceptable dont il faut se méfier). Dans Reconnaître le fascisme, texte qui trouve son origine dans un discours prononcé le 25 avril 1995 à l’Université de Columbia, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la libération de l’Europe, Eco s’attèle à nous donner quelques indices pour reconnaître le fascisme (l’idée de reconnaissance, qui suppose qu’il y a la possibilité de confusion et donc le risque d’errer, est très intéressante, car «on peut jouer au fascisme de mille façons, sans que jamais le nom du jeu change […]. L’Ur-fascisme est toujours autour de nous, parfois en civil […]. L’Ur-fascisme est susceptible de revenir sous les apparences les plus innocentes». Ce qui veut dire tout simplement que le fascisme peut avoir mille et un avatars et noms, par le travail sur le langage des fascistes, mais son essence ne change jamais), après avoir distillé quelques fragments d’autobiographie.

En dépit de ses innombrables masques, de cet imbroglio, le fascisme, enseigne Eco, peut être débusqué grâce à une «liste de caractéristiques typiques» : il y a ce qu’il appelle «l’Ur-fascisme» (du préfixe allemand Ur : «originel»), à savoir le «fascisme primitif et éternel». Il liste quelques caractéristiques : le refus de la modernité, le désaccord comme trahison, la peur de l’Autre, l’exploitation de la frustration sociale, la lutte permanente, l’appauvrissement de la langue (la «novlangue»), le culte de l’héroïsme et de la mort glorieuse, la désignation d’un ennemi intérieur, etc. Eco insiste sur le fait qu’il est impossible d’incorporer toutes ces caractéristiques dans un même système parce que «beaucoup se contredisent réciproquement». Mais il précise, et cette précision est importante dans sa théorie, qu’«il suffit qu’une seule d’entre elles soit présente pour faire coaguler une nébuleuse fasciste». En clair : il suffit de retrouver un seul de ces traits dans un régime pour parler de fascisme. Mot galvaudé dont l’utilisation, dit Eco, doit être rigoureusement motivée.

Parti fascisant

Sans doute retrouve-t-on au moins quatre caractéristiques de «l’Ur-fascisme» dans l’essence du parti Pastef : le désaccord comme trahison, l’exploitation de la frustration sociale, la lutte permanente, le culte de l’héroïsme et de la mort glorieuse. Les caractéristiques les plus tangibles. Oui, assurément.

Ce qui se passe au Parlement relève de la lutte permanente : des gens qui détiennent une majorité écrasante et qui veulent s’en servir jusqu’en 2029 pour mener leur guerre avec le nouvel ennemi. Car, pour eux, et selon les principes de «l’Ur-fascisme», «il n’y a pas de lutte pour la vie, mais plutôt une vie pour la lutte. Le pacifisme est alors une collusion avec l’ennemi ; le pacifisme est mauvais car la vie est une guerre permanente». Cette guerre permanente se fait dans une homogénéité parfaite (Guy Marius Sagna devient illico un paria quand il s’écarte de la rhétorique du parti en dénonçant les privilèges des députés, par exemple) et avec la certitude de mener un combat héroïque. Un combat pour plaire au gourou et sa révolution (car «chacun est éduqué pour devenir un héros»). D’où l’antienne sacrificielle qui inonde leurs discours : le parti a un martyrologe bien sacralisé (ce mot n’est-il pas d’origine religieuse ?). Des discours qui ont réussi aussi à détruire méthodiquement le débat public en privilégiant non pas les idées mais les attaques ad hominem ; aussi l’émersion du discours xénophobe s’explique-t-elle en partie par la création d’un espace public désert.

L’ascension vertigineuse du parti Pastef est de fait une défaite de la classe politique traditionnelle. Ce n’est pas honteux pour cette dernière de faire ce constat : c’est réaliste. Car ce parti a tablé sur un gisement de colère pour accéder au pouvoir, selon la logique de «l’Ur-fascisme». Il ne s’agit pas de dire que rien de bon n’a été fait par les régimes qui se sont succédé, loin s’en faut car aucun homme sérieux ne peut penser ainsi, mais on peut aisément constater l’existence d’une certaine frustration sociale sur laquelle Sonko et ses hiérarques se sont appuyés, et une volonté d’en finir avec un régime dont le bilan est pourtant assez positif.

En utilisant de manière critique la grille d’analyse que nous offre Eco, il ne faut pas craindre de dire que le parti Pastef est un parti fascisant. Et le fascisme s’attaque à la liberté : les croisades contre les libertés auxquelles le pouvoir s’est livré sont légion. Umberto Eco termine sa conférence par nous rappeler ce qui doit être notre devise : «Liberté et Libération sont un devoir qui ne finit jamais.» Un devoir d’exiger la liberté, toutes les libertés et, surtout, l’économie -je veux dire : le changement de la vie.