A Washington, les idées sont une industrie stratégique. Elles s’élaborent, se confrontent, se financent et s’exportent. Au cœur de cet écosystème, se trouvent environ 400 think tanks dont l’influence dépasse largement les murs feutrés de la capitale fédérale. Difficilement traduisibles en français, les think tanks sont des laboratoires d’idées ou des cercles de réflexion stratégique.

Atlantic Council

Parmi eux, l’Atlantic Council, qui fête ses 65 ans cette année, incarne un modèle singulier : organisation privée, non partisane, transatlantique par vocation, mais globale dans ses ambitions. Atlantic Council, ce sont 16 programmes, 250 employés à temps plein, 667 experts (fellows), un million d’abonnés, 800 événements et 1500 rapports de recherche par an. L’Afrique y est représentée, à travers Africa Center, premier des centres régionaux créés en 2008 et que je dirige depuis presque cinq ans maintenant. C’est de cet endroit que je livre régulièrement mes analyses sur la politique internationale pour Le Quotidien. Voici ce que j’ai appris de leur unique fonctionnement.

Pour l’Afrique -et singulièrement pour des pays comme le Sénégal, attachés au multilatéralisme et à la diplomatie d’équilibre-, comprendre le rôle de ces institutions est essentiel. Car elles ne produisent pas seulement des rapports de recherche : elles structurent les débats, orientent les priorités et contribuent à façonner l’agenda international.

Le «marché des idées» comme pilier de puissance

Les Etats-Unis entretiennent un rapport particulier avec l’expertise. Dans ce pays marqué par une longue tradition philanthropique héritée du Gilded Age, les grandes fortunes privées ont financé universités, fondations et centres de recherche. Les noms de Carnegie ou Rockefeller, gravés sur la façade des bâtiments, rappellent cette culture du don. Dans nos locaux sur L Street, une belle salle de conférence au 9ème étage de l’Atlantic Council porte désormais le nom «Afrique» grâce à la générosité d’un de nos donateurs, aux côtés d’autres salles baptisées «Berlin» ou «Mexico». Loin d’être anodine, cette géographie des salles est une marque d’influence géopolitique. Longtemps tourné vers l’Atlantique Nord, en priorité vers l’Europe, Atlantic Council montre un intérêt croissant pour l’Atlantique Sud, incarnée par l’Afrique.

Ce financement privé, massif et assumé, permet aux think tanks de recruter les meilleurs profils : universitaires issus des plus grandes institutions, anciens responsables de la Maison Blanche ou du Congrès, experts passés par les organisations internationales. Il en résulte une hybridation précieuse entre savoir académique et expérience du pouvoir. Au sein d’Africa Center, 36 fellows (ils étaient 9 lorsque j’ai intégré Africa Center en avril 2021) constituent l’architecture des chercheurs et experts qui soutiennent les 7 programmes du centre :

Energie et Minerais stratégiques

Groupe de travail sur les énergies renouvelables

Focus pays République démocratique du Congo

Transformation industrielle

Task force Soudan

Industries créatives

Pouvoir du sport

A Washington, il n’est pas rare que les décideurs publics annoncent leurs priorités dans les locaux d’un think tank avant même d’en faire l’annonce officielle ailleurs. Les institutions comme la Brookings Institution, Hudson Institute, le Center for Strategic and International Studies (Csis), le Council on Foreign Relations (Cfr) ou le Carnegie Endowment for International Peace participent à cette conversation permanente entre société civile organisée et pouvoir politique.

Loin d’être marginal, cet écosystème est un rouage intégré du processus décisionnel américain. Il reflète une conviction profonde : la compétition internationale est aussi une compétition d’idées.

D’influence aussi.

Atlantic Council : agilité et influence

Fondé en 1961, Atlantic Council a traversé quinze présidences américaines, républicaines comme démocrates, sans perdre sa pertinence. Sa mission première est transatlantique, mais son champ d’action est mondial : sécurité, énergie, climat, technologies, Indo-Pacifique, Amérique latine et bien sûr Afrique.

Sa singularité tient à trois éléments. D’abord, une neutralité partisane revendiquée : son Conseil d’administration rassemble des personnalités issues des deux grands partis américains et des indépendants. Son Conseil international est la marque de son influence, avec la présence en son sein d’anciens présidents, ministres, mais également des patrons, de Goldman Sachs à Meta (ex-Facebook), en passant par Chevron ou Airbus, et même la Banque mondiale. Depuis mon arrivée, j’ai fait entrer des entreprises africaines comme la banque congolaise Rawbank ou l’entreprise nigériane Aiteo. Ensuite, une exigence d’indépendance financière : aucun programme ne peut dépendre d’un seul donateur. En ce moment, j’ai deux programmes en suspens, en attendant d’en diversifier le financement. Enfin, une capacité d’adaptation rapide aux crises émergentes -qu’il s’agisse de sécurité sanitaire ou de nouvelles menaces stratégiques. C’est ainsi que 2026 a commencé à Atlantic Council par la création d’un nouveau programme, la Commission bipartite de bio défense, couvrant les menaces biologiques, au sein de Scowcroft Center for Strategy and Security Center, le centre d’Atlantic Council en charge des questions de sécurité.

Contrairement à des structures plus idéologiques comme la Heritage Foundation ou le Center for American progress, Atlantic Council revendique une posture d’influence sans militantisme partisan. Cette distinction est fondamentale dans un contexte américain souvent polarisé.

Soft power ou espace de dialogue ?

Peut-on parler de soft power institutionnalisé ? Oui, dans la mesure où ces think tanks participent à la diffusion des cadres d’analyse américains dans le monde. Mais il serait réducteur de les considérer comme de simples instruments de la puissance américaine. Le président d’Atlantic Council, Fred Kempe, tient à ce que cette organisation privilégie toujours une approche de partenariat et d’alliances.

La plupart sont des organisations privées. Leur crédibilité repose précisément sur leur autonomie vis-à-vis de l’exécutif. Elles servent davantage de plateformes d’échanges que de relais de consignes. Leur «terrain de jeu» reste Washington, centre de décision où se croisent diplomates, parlementaires, investisseurs et délégations étrangères.

Les représentants africains l’ont compris : une visite à Washington ne se limite plus aux rencontres officielles. Elle inclut désormais des passages stratégiques dans ces centres d’expertise.

L’Afrique : d’objet à sujet stratégique

Longtemps marginalisée dans les priorités géopolitiques, l’Afrique occupe une place croissante dans les travaux des think tanks américains. Avec les dirigeants des autres programmes Afrique dans le paysage des think tanks, nous nous réunissons tous les mois pour échanger sur la place de l’Afrique. L’Africa Center d’Atlantic Council s’emploie à promouvoir une vision d’un continent acteur, et non plus simple réceptacle de politiques extérieures.

Les sujets dont j’ai fait ma priorité dépassent l’approche traditionnelle de l’aide ou du développement : paix et minerais stratégiques en Rdc, transformation industrielle, industries créatives, sport, gouvernance numérique, réforme de l’architecture financière internationale, reconnaissance du génocide soudanais, représentation africaine au Conseil de sécurité des Nations unies.

Mon rôle de directrice d’Africa Center au sein d’Atlantic Council s’explique par ma volonté de soutenir le continent qui m’a vu naitre alors même que mon parcours professionnel et politique aurait pu me conduire à diriger Europe Center, dont je suis au demeurant membre, mais simplement en tant que fellow. J’ai aussi tenu à cet engagement africain parce que, même sans être Africain, quiconque s’intéresse aux questions internationales devrait d’abord se préoccuper de l’Afrique : en effet, d’ici vingt ans, un être humain sur quatre sera Africain. Après la Chine et l’Inde, le continent constitue le prochain grand bassin démographique et économique mondial. Il sera un marché, un réservoir d’innovations, une force politique. Les think tanks américains l’ont intégré, en attendant que les dirigeants mondiaux le comprennent un jour.

Un modèle transposable en Afrique ?

La question cruciale pour nos pays africains est la suivante : pouvons-nous développer un écosystème comparable ?

L’Afrique dispose déjà de centres d’excellence. Le Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (Codesria), basé à Dakar, joue un rôle majeur dans la production scientifique panafricaine. Le Policy Center for the New South, au Maroc, s’impose comme un acteur incontournable sur les questions économiques et stratégiques. D’autres structures, comme Wathi et Timbuktu en Afrique de l’Ouest, contribuent à enrichir le débat public régional alors que l’African Center for Economic Transformation et South African Institute of International Affairs ont des ambitions plus globales.

Mais le défi demeure celui des moyens et de la culture philanthropique. Le financement privé structuré de la recherche stratégique reste embryonnaire sur le continent, qui ne manque pourtant pas de milliardaires. Mais on regrettera qu’ils ne s’impliquent pas davantage dans les affaires publiques, comme le font les fortunes américaines, au-delà de leur seul enrichissement personnel ou de fondations humanitaires. L’Etat demeure souvent le principal -voire l’unique- bailleur, ce qui peut limiter l’indépendance et la diversité des approches.

Pourtant, les bénéfices seraient considérables :

Renforcer les ressources documentaires : disposer de bases de données, de recherches prospectives et d’analyses stratégiques produites localement.

Outiller la diplomatie : fournir aux ministères des Affaires étrangères des notes d’anticipation, des scénarios géopolitiques et des arguments normatifs solides.

Former une nouvelle génération d’experts : créer des passerelles entre universités, secteur privé et décideurs publics.

Peser dans les négociations internationales : transformer les priorités africaines en propositions structurées, audibles et argumentées.

Etre à la table pour ne pas être au menu

Le développement de think tanks puissants en Afrique ne relève pas seulement d’une question budgétaire. Il suppose aussi une transformation culturelle : accepter que la politique étrangère ne soit pas exclusivement gouvernementale, reconnaître la valeur stratégique de l’expertise indépendante, encourager le mécénat intellectuel.

Dans un monde marqué par la compétition normative -entre modèles chinois, occidentaux, russes ou moyen-orientaux-, l’Afrique ne peut se contenter d’être un terrain d’influence. Elle doit devenir un producteur d’idées.

Le Sénégal, fort de sa tradition diplomatique et de son capital académique, pourrait être à l’avant-garde de cette dynamique. Dakar accueille déjà des institutions régionales majeures. Pourquoi ne pas en faire un hub ouest-africain de la pensée stratégique ?

Les think tanks américains démontrent qu’une Nation accroît sa puissance non seulement par son Armée ou son économie, mais aussi par sa capacité à organiser le débat intellectuel mondial. Ils illustrent l’importance d’un «marché des idées» structuré, financé et connecté aux décideurs.

Pour l’Afrique, l’enjeu est clair : passer du statut d’objet d’analyse à celui de sujet stratégique. Cela exige des institutions fortes, indépendantes, crédibles, capables de dialoguer d’égal à égal avec Washington, Bruxelles ou Pékin.

L’essor démographique et économique du continent rend cette ambition non seulement légitime, mais urgente. Car au XXIe siècle, la souveraineté se joue aussi dans la production d’idées.

Et si la prochaine grande révolution africaine était intellectuelle ?

Directrice Afrique

Atlantic Council