Le Sénégal traverse aujourd’hui l’une des séquences politiques les plus préoccupantes de son histoire démocratique récente. Ce qui se déroule sous les yeux des citoyens dépasse désormais les simples rivalités politiques : il s’agit d’une véritable crise d’éthique publique et d’un affront grave à l’esprit de nos institutions.

Nommé Premier ministre en avril 2024, Ousmane Sonko avait pourtant conduit la liste de Pastef aux élections législatives de novembre 2024. Après la large victoire de sa coalition, il avait solennellement déclaré devant les Sénégalais, au micro de la Rts, qu’il choisissait de rester chef du gouvernement et renonçait à son mandat parlementaire.

Son suppléant fut alors installé à l’Assemblée nationale et exerça pleinement les fonctions de député pendant près de deux années. Durant tout ce temps, jamais Ousmane Sonko ne laissa entendre qu’il considérait son départ comme provisoire.

Puis survient la rupture politique avec le Président Bassirou Diomaye Faye. Après des mois de tensions, d’attaques publi­ques, de défiance répétée envers les institutions et de discours parfois incompatibles avec la solidarité gouvernementale, le chef de l’Etat décide finalement de le limoger. Un acte relevant pleinement de ses prérogatives constitutionnelles et destiné à préserver l’autorité de l’Etat.

C’est alors que commence ce qui apparaît pour beaucoup de nos compatriotes comme une dérive institutionnelle sans précédent.

A peine démis de ses fonctions, Ousmane Sonko se précipita pour reprendre un siège parlementaire qu’il avait publiquement abandonné. Comme si la parole donnée au Peuple ne valait plus rien. Comme si les institutions étaient devenues des instruments personnels que l’on utilise selon les circonstances politiques du moment.

Le plus choquant dans ce rocambolesque revirement-reniement reste peut-être la suite : El Malick Ndiaye quitte sans gêne ni respect au symbole qu’il incarnait jusque-là, la présidence de l’Assemblée nationale. Il ouvrit par ce grave acte, le boulevard vers l’élection de Sonko au Perchoir. Une manœuvre qui donne l’impression d’un vilain complot «pastéfo-pastéfien» contre l’Etat, ourdi d’avance, au mépris du suffrage populaire et de la stabilité des institutions.

Car enfin, une question simple se pose : à quoi sert la démission d’un député si celui-ci peut revenir quand cela l’arrange politiquement ?

Une démocratie sérieuse ne peut fonctionner sur des interprétations opportunistes et malhonnêtes de la loi. L’éthi­que républicaine impose la cohérence, la stabilité et le respect de la parole publique, si tant est qu’on veuille se faire appeler «patriote», un terme lourd de sens.

En effet, lorsqu’un responsable politique d’envergure an­nonce devant toute une Nation qu’il quitte une institution pour exercer une autre fonction, ce choix doit avoir des conséquences politiques et morales.

Sinon, l’Assemblée nationale cesse d’être une institution souveraine pour devenir un simple refuge stratégique.

Certes, beaucoup de juristes rappellent que la Constitution organise un régime d’incompatibilité entre fonction ministérielle et mandat parlementaire, permettant théoriquement un retour à l’Assemblée après la fin des fonctions gouvernementales. Mais la situation actuelle dépasse largement la simple technique juridique. Ce qui choque dans cette situation, c’est l’exploitation manifestement politique et à des fins personnelles, de nos institutions.

Le Sénégal se retrouve depuis le 26 mai 2026, face à une affaire quasi inédite : un président de la République dont l’autorité politique est frontalement con­testée par un ancien Premier ministre devenu mystérieusement président de l’Assemblée nationale. Autrement dit, le chef de l’Exécutif voit son principal opposant installé de force à la tête du Pouvoir législatif par sa propre majorité.

Une telle configuration crée mécaniquement une tension institutionnelle majeure.

La question d’une dissolution de l’Assemblée nationale revient donc naturellement dans le débat public. Au Séné­gal, le Droit est bien dit, il est sans équivoque : la dissolution est encadrée par la Cons­titution, notamment par des délais destinés à éviter les abus politiques. Traditionnel­lement, le Président ne peut dissoudre l’Assemblée avant l’expiration d’un certain délai après les Législatives.

Cependant, certains de nos constitutionnalistes ont soutenu qu’en cas de crise institutionnelle grave ou de blocage mettant en péril le fonctionnement normal des pouvoirs publics, une interprétation exceptionnelle pourrait être débattue politiquement ou juridiquement. Un tel cas de figure ne nous surprendrait pas si demain le Président arrivait à dissoudre l’Assemblée nationale avant terme puisque l’institution pourrait connaître de grands blocages une fois des propositions de loi provenant de l’Exécutif lui seraient soumises. A ce propos, quatre avant-projets de loi du chef de l’Etat y sont incessamment attendus et nous reparlerons de leur suite.

Tout compte fait, une chose est certaine : la situation actuelle fragilise dangereusement les institutions sénégalaises.

Ce pays ne peut être gouverné durablement dans une logique de revanche, de rapport de force permanent, de menaces… le tout dans un éternel contournement moral des règles républicaines. La démocratie ne repose pas uniquement sur la liberté de ton, d’expression, de mouvement, de réunion… que sais-je encore. Car les actes frisent tout simplement le populisme et la démagogie. La démocratie repose uniquement sur la loyauté institutionnelle, le respect de la parole donnée et la dignité de l’Etat.

Lorsqu’un Peuple commence à avoir le sentiment que les lois changent selon les intérêts des puissants, alors la confiance démocratique elle-même commence à vaciller.

Mamadou Biguine GUEYE

Journaliste écrivain

Président du mouvement Jeuf/Action

Coalition Diomaye Président