Dans une chronique en date du 12 mai 2026, «Pour une radicalisation du chef», nous avons écrit ceci : «L’on ne le dira jamais assez : le Président Bassirou Diomaye Faye, qui a prêté serment devant le Peuple sénégalais avec tout ce que cela implique, doit prendre ses responsabilités, fût-ce pour sauver son mandat qui a été victime en grande partie de la parole destructrice du Premier ministre. Sans doute doit-il se débarrasser du chef de file de la fronde et de ses lieutenants pour extirper notre pays du labyrinthe où il s’est fourvoyé, quitte à être le destinataire de tous les sobriquets péjoratifs du monde. Je ne fais pas l’apologie de la trahison -c’est d’ailleurs un mot dont il faut se méfier, puisqu’il y a le risque de voir des gens le transmuer en arme politique-, mais celle du devoir d’ingratitude (et de froideur) qui est consubstantiel à l’exercice du pouvoir politique. Le Président Faye doit choisir entre la République et un homme, pour dire les choses en langue vulgaire. Et choisir, on le sait, c’est exclure.» Choisir, c’est donc exclure ; c’est aussi faire preuve de froideur. Un exercice on ne peut plus difficile auquel le Président Faye s’est prêté, vendredi 22 mai dans la soirée, en révoquant ad nutum Ousmane Sonko. Ce Premier ministre fantasque et belliciste (c’est un euphémisme), qui ne «travaillait pas pour le président de la République». Alors que le Président a besoin d’un chef du gouvernement qui travaille corps et âme pour lui de façon «désintéressée», qui courbe l’échine devant lui tel un valet, et qui exécute ses désiderata les yeux fermés, sans dire mot. On ne peut que se réjouir donc d’une telle décision, fût-elle tardive.
En effet, le président de la République a fait preuve d’une incroyable patience et de magnanimité. Patience, parce que son Premier ministre a toujours pris plaisir à le brusquer, à l’humilier ; magnanimité, parce que toutes demandes de son ancien ami ont été satisfaites au point de lui donner des ministères régaliens, à savoir ceux de la Justice et de l’Intérieur. Sans doute tous ces renoncements sont-ils insuffisants aux yeux de Sonko, qui a toujours eu ce désir ardent de franchissement de ses prérogatives : c’est un insatisfait dont la folie et le ressentiment n’ont aucune limite. Il exhibe aussi un sentiment d’invincibilité qui se lit sur l’assurance et l’insolence avec lesquelles il s’adresse au chef de l’Etat : «Il n’a pas d’autorité» ; «Qu’on me laisse gouverner» ; «J’ai averti le président de la République» ; «Je ne suis pas d’accord sur la manière dont il gère ses fonds politiques» ; «Le Président s’est fourvoyé. Il doit revenir sur le droit chemin.» Telles sont, entre autres, ses récriminations. Il va de soi que Sonko n’apprend jamais de ses erreurs (il ignore au possible l’histoire et celle-ci prend toujours sa revanche sur lui) : une guerre avec les institutions de la République lui a coûté son destin présidentiel que ses groupies avaient pourtant si bien tracé dans le sang et la mort. Nouvelle croisade, hélas, même destin : on ne peut pas sortir victorieux d’une guerre avec les institutions de notre pays.
Croisade contre les institutions
Sitôt éconduit du Pouvoir exécutif du fait de sa déloyauté envers le président de la République, sitôt élu président de l’Assemblée nationale : la vitesse avec laquelle le duo a volé en éclats est spectaculaire. En quelques heures, la grande amitié s’est transmuée en inimitié, ce qui n’est pas une surprise pour celles et ceux qui ont bien voulu observer la marche bringuebalante du tandem avec réalisme. Certains parlementaires ont épilogué, arguments juridiques à l’appui, sur l’illégalité manifeste du retour de Sonko au Parlement. Mieux encore : sur la Toile, circule une vidéo dans laquelle l’intéressé lui-même déclare sa démission en tant que député (comment a-t-il pu d’ailleurs participer aux élections législatives de novembre 2024 en dépit de sa condamnation et de son inéligibilité ?), après sa nomination au poste de Premier ministre pour, disait-il, aider le Président dans son travail. Toujours est-il que, dans l’imaginaire politique de Sonko, la vérité est un instrument muable avec lequel on joue en fonction de ses intérêts du moment. La légalité et les considérations morales sont aussi des fioritures dont on peut se passer au nom de la légitimité et de la majorité.
Dans une atmosphère où règnent messianisme et scansion de slogans, les députés du parti Pastef, s’habillant de blanc tels des cygnes, ont catapulté Sonko à la tête de l’Assemblée nationale. Les scènes de canonisation du chef (cf. Serigne Saliou Diagne, «L’art de canoniser un chef», Palimpsestes, 7 mars 2025) auxquelles nous avons assisté sont une ignominie pour notre pays. Jamais l’institution parlementaire n’a été dévitalisée à ce point : les députés sont devenus des faire-valoir dont les idées et réticences n’ont plus aucun sens. Au nom de la «loyauté» et de l’«élégance républicaine», l’ancien président de l’institution a mis la clef sous le paillasson. De fait, nous avons droit à une tentative de vassalisation des institutions pour permettre à un homme de croiser le fer avec le président de la République. Au parti Pastef, il y a cette exécrable pulsion de la violence et de l’autoritarisme selon laquelle tout désir doit être assouvi en dépit des obstacles juridiques, politiques et moraux. C’est la loi de la majorité -ou la tyrannie de la majorité : il ne fait pas de doute que le phénomène majoritaire est l’une des grandes limites de la politique démocratique, d’où l’urgence de trouver un autre idéal politique- dans sa dimension la plus abjecte.
Comme de coutume, Ousmane Sonko, qui aime se faire tout blanc de son épée, a brandi ses menaces du fait de son «pouvoir» et de sa légitimité. Il a ce qu’on appelle l’hubris (les Grecs anciens disaient ceci : les dieux rendent arrogant celui dont ils veulent la perte. Dans leur mythologie, où les sentiments étaient représentés par des divinités allégoriques, l’arrogance s’appelait Hubris. Tous les hommes qui parviennent au-dessus de leurs semblables, par le statut, par la richesse, par la posture… croisent, un jour ou l’autre, le chemin de cette tentatrice. Et rares sont ceux qui savent lui résister). Et son comportement ordurier le montre aisément : à l’entendre discourir en tant que président de l’institution jadis (ou naguère) présidée par des figures éminentes et respectables, on comprend facilement qu’il veut imposer une sorte de cohabitation au Président Faye. Son parti politique, clame-t-il, est majoritaire et, partant, doit gouverner : la composition du nouveau gouvernement doit refléter la configuration politique de notre pays ; partout l’effluve du parti Pastef doit être senti. L’on peut subodorer que ce rapport de force bloque, à ce jour, la naissance d’une nouvelle équipe gouvernementale (même si, il faut bien le dire, dans notre pays, le président de la République «peut tout faire sauf changer une femme en homme», pour reprendre le mot de Jean-Louis de Lolme au sujet du Parlement anglais).
De fait, l’Assemblée nationale, avec Ousmane Sonko à sa tête, est devenue une arme avec laquelle on organise sa vendetta politique. Une arme avec laquelle on assouvit son désir de vengeance. L’institution parlementaire est, hélas, une continuation de la grande insurrection par d’autres moyens.
Nous vivons dans le temps des incertitudes. Tous les schèmes sont envisageables dans notre pays. Le «retour» (comment peut-on retourner vers un lieu où l’on n’a jamais mis les pieds ?) de Sonko au Parlement constitue une grande menace pour les institutions. Y compris l’institution présidentielle. Puisque le leader du parti Pastef ne s’embourbe pas dans des considérations légales et morales pour accéder au pouvoir politique : tous les moyens, fussent-ils répréhensibles, sont utilisables, quitte à fomenter de toutes pièces une crise institutionnelle. De ce fait, nous avons l’obligation de nous méfier de lui et de défendre la République et ses lois.
Par Baba DIENG
