Alors qu’en cette fin de semaine, le bilan d’Ebola a dépassé les 200 morts selon les autorités sanitaires de la République démocratique du Congo (Rdc) et que l’Union africaine a averti qu’une dizaine d’autres pays du continent risquaient d’être touchés, il y a cependant des raisons de penser que l’avenir de la santé mondiale se joue en Afrique.

Maladies infectieuses, infrastructures insuffisantes, pénurie de personnel médical et dépendance à l’aide internationale, les mots ne manquent pas pour décrire l’immensité des défis de la santé en Afrique. L’arrêt de l’aide américaine, avec le retour de Donald Trump au pouvoir, a donné lieu à une inflation de commentaires sur les risques sanitaires que faisait courir à l’Afrique la fin de l’Usaid, l’Agence de développement américaine. Pourtant, non seulement ce ne fut pas le cas mais, en outre, si l’on se donnait la peine de regarder au-delà des afflictions du moment, on verrait que l’Afrique est le terreau le plus prometteur en matière d’innovation médicale.

Ebola : un défi devenu une source d’expertise

L’épidémie d’Ebola, qui a frappé l’Afrique de l’Ouest entre 2014 et 2016, a constitué un traumatisme majeur. Avec plus de 11 000 décès en Guinée, au Liberia et en Sierra Leone, elle a révélé les fragilités des systèmes de santé. Mais elle a également servi de catalyseur pour des réformes profondes.

Depuis cette crise, les pays africains ont considérablement renforcé leurs capacités de surveillance, de diagnostic et de réponse rapide. La Rdc a réussi à contenir plusieurs flambées d’Ebola grâce à des campagnes de vaccination massives, à l’utilisation d’outils numériques de traçage des contacts et à une meilleure coordination entre les autorités sanitaires nationales et internationales.

L’Ouganda a démontré, en 2022, sa capacité à contrôler rapidement une épidémie d’Ebola grâce à des équipes de terrain formées, des laboratoires mobiles et des mécanismes d’alerte précoce.

La gestion du Covid-19 : une démonstration de force

On se souvient tous de la peur qui a saisi la planète en mars 2020, lors du déclenchement du Covid-19. L’Afrique n’oubliera pas comment elle a été «jetée sous le bus» avec cette déclaration du Secrétaire général des Nations unies, Antonio Gutterres, annonçant, dès le déclenchement de la pandémie, «des millions et des millions de morts». Courageux, les Africains auront finalement été le continent le plus résilient (250 000 décès, soit 4% du total mondial, à comparer aux 2, 7 millions enregistrés en Europe, soit 38% du total mondial, et aux 3 millions constatés aux Amériques, soit 42% du total mondial selon l’Organisation mondiale de la santé). Loin de se contenter du soleil ou d’une jeunesse qui immuniseraient, de nombreux pays africains, gouvernements comme populations, ont mis du cœur à l’ouvrage et démontré une remarquable capacité de réaction et d’adaptation.

Au Sénégal, des noms resteront, ceux du professeur Moussa Seydi, chef du Service des maladies infectieuses à l’hôpital Fann, ou du Dr Amadou Alpha Sall, directeur de l’Institut Pasteur de Dakar, qui ont rapidement développé des capacités de dépistage locales. Le Rwanda a utilisé des drones, des robots et des plateformes numériques pour assurer le suivi des patients et la distribution de matériel médical. Le Ghana a innové dans la logistique sanitaire grâce à l’utilisation de drones pour le transport d’échantillons biologiques. Partout, les aéroports étaient déjà équipés de caméras thermiques.

L’expérience accumulée lors de la gestion du Vih, du paludisme, de la tuberculose et d’Ebola a donné aux systèmes de santé africains une expertise unique en matière de gestion de crise.

Mais le plus bouleversant est à venir. Deux révolutions silencieuses qui changent déjà le destin de l’Afrique et du monde : la génomique et le vieillissement.

La génomique : un avantage comparatif unique

L’Afrique possède la plus grande diversité génétique au monde -90% de la diversité génétique humaine. Les populations africaines présentent davantage de variations génétiques entre elles que les populations d’Europe, d’Asie et des Amériques réunies.

C’est un atout considérable pour la médecine de précision et le développement de nouveaux traitements. Des programmes comme H3Africa ont permis la création de centres de recherche génétique au Nigeria, au Kenya, en Ouganda, au Ghana. L’Afrique du Sud est devenue un acteur majeur du séquençage génomique mondial.

Que le genre humain soit apparu en Afrique n’était déjà pas le fruit du hasard -tant l’Afrique avait pris de l’avance. Voilà que c’est de cette profondeur historique que se joue l’avenir du genre humain.

Parce que les ancêtres des humains modernes vivent en Afrique depuis environ 300 000 ans, contre seulement 60 000 à 80 000 ans pour les populations ayant migré hors d’Afrique, cette ancienneté a permis l’accumulation d’un nombre beaucoup plus élevé de mutations et de variantes génétiques. Une étude du consortium africain H3Africa a identifié plus de 3 millions de variants génétiques auparavant inconnus dans les populations africaines.

C’est un terrain que les Africains doivent investir pour ne pas perdre le contrôle sur leur souveraineté génétique, comme ils ont perdu le contrôle sur leur souveraineté politique et économique. Les données en santé sont aussi un minerai critique. La ruée des grands groupes pharmaceutiques a déjà commencé : ils viennent chercher pour leurs populations dans les pays riches, les données qui permettront d’accélérer la médecine personnalisée et générer de gigantesques retombées économiques.

Le défi sous-estimé du vieillissement

Parler de l’Afrique, c’est parler de sa jeunesse. Mais il est une autre révolution, tout à fait silencieuse et contre-intuitive quand il s’agit de l’Afrique : celle des cheveux gris. Le nombre de personnes âgées de 60 ans et plus en Afrique devrait tripler d’ici 2050, passant d’environ 74 millions en 2020 à près de 235 millions en 2050, selon les projections des Nations unies. La part des personnes âgées de 60 ans et plus dans la population africaine passera d’environ 5% en 2020 à près de 9% en 2050, soit une augmentation de plus de 70% en trente ans. Là aussi, la réponse africaine devrait se mettre en place sans tarder afin d’anticiper les tensions et aussi les opportunités.

Avec l’accélération de l’urbanisation, il sera de plus en plus difficile pour les systèmes familiaux de prise en charge traditionnelle des parents âgés de se poursuivre, sans parler du fait que ceux qui touchent des pensions de retraite ne sont que 22% selon Tom Bonsundy-O’Bryan, senior fellow à Atlantic Council. La prise en charge des maladies chroniques tout comme l’extension de la protection sociale constituent un défi urgent pour les pouvoirs publics. Les pays capables de développer des solutions de prise en charge des personnes âgées, en termes de logement comme de soins à domicile, disposeront d’un avantage considérable. C’est aussi une économie du vieillissement qui doit être anticipée. Elle doit attirer les investisseurs comme les innovateurs. Enfin, il sera question de préserver la dignité de vieux parents, ce que les pays occidentaux n’ont pas su faire, créant de l’isolement social et des fractures familiales, autant de dérives auxquelles les Africains, attachés à des valeurs familiales plus traditionnelles, peuvent échapper, mais que l’urbanisation et le développement des classes moyennes africaines peuvent accélérer.

L’Afrique est en train de passer du statut de bénéficiaire des innovations médicales mondiales à celui de producteur de solutions de santé pour le XXIe siècle. Son expérience dans la gestion des épidémies, sa richesse génétique exceptionnelle, l’essor de ses startups de santé et la transformation démographique à venir créent un environnement unique.

Directrice Afrique

Atlantic Council

Par Rama YADE