Il y a des moments dans la vie d’une Nation où l’histoire appelle des choix clairs. Des moments où l’on ne peut plus se contenter d’ajuster les contours d’un système, mais où il faut en interroger les fondements. La révision constitutionnelle proposée au Sénégal semblait porter cette ambition. Elle promettait un rééquilibrage des pouvoirs, une Justice plus indépendante, une démocratie plus apaisée. A l’épreuve du texte, elle apparaît surtout comme une réforme sous contrôle, prudente à l’excès, et finalement incapable de rompre avec les logiques anciennes.

Le diagnostic posé dans l’exposé des motifs est pourtant lucide. Il reconnaît le déséquilibre structurel du système institutionnel sénégalais, marqué par un présidentialisme prégnant et persistant. Mais entre le diagnostic et la thérapie, un fossé demeure. Le texte corrige à la marge, sans jamais s’attaquer au cœur du problème. Le président de la République reste, en toutes circonstances, le centre de gravité du pouvoir.

Certes, le Premier ministre est réintroduit et ses prérogatives semblent renforcées. Mais cette revalorisation reste largement théorique. Dans la pratique institutionnelle dessinée par le texte, le chef de l’Etat continue de déterminer l’orientation politique, de présider le Conseil des ministres même si une brèche semble être ouverte pour le Premier ministre, de peser sur les nominations et de conserver l’initiative stratégique. Le Premier ministre ap­paraît alors comme un coordonnateur plus qu’un décideur, un relais plus qu’un contrepoids. «Le rééquilibrage an­noncé ressemble davantage à une redistribution encadrée qu’à un véritable partage du pouvoir.»

Ce déséquilibre est d’autant plus problématique qu’il s’inscrit dans une tradition où la pratique l’emporte souvent sur la lettre. En l’absence de garde-fous clairs et contraignants, les dispositions les plus ambiguës sont systématiquement interprétées au bénéfice du Pouvoir exécutif. La réforme, loin de corriger cette dérive, la prolonge. Elle entretient une zone grise institutionnelle qui, en réalité, consolide la prééminence présidentielle.

L’exemple de la justice constitutionnelle est particulièrement révélateur. La création d’une Cour constitutionnelle est présentée comme une avancée majeure. Mais au-delà de l’intitulé, la question essentielle reste celle de l’indépendance réelle de cette juridiction. Or, le mode de nomination des juges demeure largement dominé par le président de la République. Dans ces conditions, l’élargissement des compétences ne suffit pas à garantir l’impartialité. «Une institution forte sur le papier mais fragile dans sa composition ne peut incarner un véritable contre-pouvoir.»

Ce constat est encore renforcé par un autre élément majeur, pas abordé mais politiquement décisif. Le président de la République demeure présent au sein du Conseil supérieur de la Magistrature. Ce maintien est en contradiction flagrante avec les engagements pris lors de la campagne électorale, où la promesse d’une Justice indépendante impliquait un retrait du chef de l’Etat de cet organe stratégique. En conservant cette position, le Président continue d’exercer une influence déterminante sur la carrière des magistrats. Il en résulte une tension structurelle entre l’affirmation d’une Justice indépendante et la réalité d’un Pouvoir exécutif qui en garde les leviers essentiels.

Ce point n’est pas secondaire. Il touche au cœur même de l’Etat de Droit. Une justice perçue comme dépendante affaiblit l’ensemble de l’édifice institutionnel. Elle fragilise la confiance des citoyens, nourrit les suspicions et alimente les crises politiques. «On ne peut proclamer l’indépendance de la Justice tout en conservant les mécanismes de son contrôle.»

A cela s’ajoute une autre faiblesse majeure du texte, son imprécision sur des notions pourtant essentielles. L’enca­drement des décisions publiques entre l’élection et la proclamation des résultats est une idée pertinente. Mais elle repose sur des concepts flous. Qu’est-ce qu’une décision engageant substantiellement l’Etat ? Qui en juge la nécessité impérieuse ? En l’absence de critères précis, ces dispositions risquent d’être vidées de leur substance ou contournées au gré des intérêts politiques.

Le maintien du système de parrainage électoral confirme cette logique de prudence calculée. Cette mesure, largement contestée pour ses effets restrictifs, est reconduite sans véritable remise en question. Elle continue de limiter l’accès à la compétition électorale et de favoriser les formations politiques les mieux implantées. Dans un contexte où la demande de pluralisme est forte, ce choix apparaît comme un verrou supplémentaire plutôt qu’une ouverture démocratique.

Par ailleurs, la réforme donne le sentiment d’un déséquilibre dans la construction des contre-pouvoirs. Si le Parlement voit ses prérogatives renforcées sur le papier, sa capacité réelle à peser face à l’Exécutif reste incertaine. Le Pouvoir judiciaire, en dehors de la Cour constitutionnelle, demeure en retrait. Quant à la Société civile, elle est totalement absente des mécanismes de régulation et de nomination. Cette exclusion limite la profondeur démocratique de la réforme et renforce son caractère institutionnel fermé.

Le texte souffre également d’une certaine inflation normative. En multipliant les dispositions détaillées, il empiète sur le domaine de la loi et alourdit la Constitution. Une telle approche peut nuire à la lisibilité du texte et compliquer son évolution future. Une Constitution efficace doit être un cadre stable et clair, non un assemblage de règles techniques susceptibles de devenir rapidement obsolètes.

Enfin, un paradoxe majeur traverse l’ensemble du projet. La limitation du nombre de mandats présidentiels est érigée en principe intangible, ce qui constitue une avancée symbolique importante. Mais dans le même temps, les pouvoirs du Président ne sont pas substantiellement réduits. Le résultat est un système où le pouvoir reste concentré, mais simplement limité dans le temps. Or, cette configuration ne garantit pas l’équilibre institutionnel. Elle peut même renforcer la tentation de maximiser l’exercice du pouvoir dans un laps de temps contraint.

«On ne réforme pas un système en conservant intacte sa logique de domination.» Cette formule résume la limite fondamentale de cette révision. Elle modernise certains aspects, introduit des ajustements utiles, mais évite soigneusement toute remise en cause profonde de l’architecture du pouvoir.

Le Sénégal se trouve ainsi face à une réforme qui améliore sans transformer, qui corrige sans refonder. Elle rassure par sa prudence, mais inquiète par son manque d’audace. Dans un contexte marqué par des tensions politiques récurrentes et une exigence croissante de transparence, cette approche apparaît en décalage avec les attentes.

Une Constitution n’est pas seulement un texte juridique. C’est un pacte politique, un engagement collectif sur la manière d’exercer et de limiter le pouvoir. En refusant d’aller au bout de cette logique, la réforme proposée laisse en suspens les questions essentielles.

Le moment était pourtant propice à une refondation. Il ne reste qu’une révision inachevée, qui donne le sentiment d’un rendez-vous manqué avec l’histoire institutionnelle du pays.

Amadou MBENGUE

dit Vieux

Secrétaire général de la coordination départementale de Rufisque

Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal