Il est des indignations qui éclairent moins la morale de ceux qui les portent que la stratégie qu’elles servent. Les rumeurs persistantes venues du camp du Premier ministre sur une supposée réglementation des fonds secrets appartiennent clairement à cette catégorie. La loi n’est ni à l’état de projet ni à celui de proposition. Mais l’idée circule. Elle est distillée dans l’espace public. Et chacun comprend qu’elle ne naît pas du hasard.

Elle révèle moins une soudaine conversion à la transparence qu’une spectaculaire contradiction politique.

Pendant des années d’opposition, les fonds secrets étaient présentés comme une aberration démocratique. Ils étaient dénoncés avec virulence. Ils étaient décrits comme une pratique incompatible avec la probité républicaine. Dans les discours militants et les déclarations publiques, ils étaient même assimilés à une forme d’illégalité morale. La condamnation était totale.

Puis, vint l’accession au pouvoir. Devant la Représentation nationale, le même responsable politique, pour ne pas le nommer, Ousmane Sonko, s’est permis de tenir un discours radicalement différent. Les fonds secrets n’étaient plus une anomalie. Ils devenaient une nécessité de l’Etat. Ils trouvaient une justification dans les impératifs de sécurité et dans les exigences de fonctionnement de l’Exé­cutif. Ce qui était hier présenté comme inacceptable devenait soudain compréhensible. Ce qui était dénoncé devenait expliqué.

La question se pose alors avec une évidence brutale. Où est passée la bonne foi ?

La cohérence est la première épreuve de la crédibilité politique. Un responsable peut évoluer. Il peut revoir une position. Mais il doit alors expliquer cette évolution et l’assumer devant l’opinion. Ici, il n’y a ni clarification ni explication. Il y a simplement un renversement silencieux qui ressemble à un reniement.

Et voici maintenant que le sujet réapparaît.

Non pas sous la forme d’un texte déposé devant l’Assem­blée nationale. Non pas sous la forme d’un projet gouvernemental assumé, mais sous la forme de rumeurs savamment entretenues par le camp du Premier ministre. Chacun comprend pourtant que ces fuites n’ont rien d’innocent. Elles préparent l’opinion. Elles installent un débat. Elles testent un rapport de force.

La coïncidence politique est frappante.

Cette agitation surgit précisément au moment où les tensions entre le Premier ministre et le président de la République deviennent très manifestes. Elle apparaît dans un contexte où la rivalité au sommet de l’Exécutif n’est plus une hypothèse, mais une réalité perceptible.

Subitement, les fonds secrets redeviennent un problème politique majeur. Subitement, leur encadrement devient une urgence démocratique. Subite­ment, la transparence réapparaît comme une bannière politique.

Il est difficile de ne pas y voir une manœuvre.

Lorsque la morale surgit exactement au moment où elle peut fragiliser un adversaire, elle cesse d’être une exigence éthique. Elle devient un instrument de combat. La Répu­blique mérite mieux que cette instrumentalisation permanente des principes.

Comme l’écrivait Montes­quieu, «la vertu politique est le ressort des gouvernements républicains». Mais la vertu suppose la constance. Elle ne change pas de visage selon la position que l’on occupe dans le jeu du pouvoir.

Or, ce qui apparaît aujourd’hui est l’inverse. Une morale à géométrie variable. Une indignation sélective. Une transparence invoquée seulement lorsqu’elle peut servir une bataille politique.

La question des fonds secrets est pourtant trop sérieuse pour être manipulée. Elle mérite un débat institutionnel clair. Elle mérite un encadrement juridique réfléchi. Elle mérite surtout d’être abordée avec sincérité.

Comment parler aujourd’hui de transparence après avoir expliqué devant la Repré­sentation nationale que ces fonds relevaient désormais de la normalité de l’Etat. Com­ment invoquer la morale publique après avoir justifié ce que l’on dénonçait hier avec tant de vigueur.

La contradiction est trop flagrante pour être ignorée.

Comme le rappelait Hannah Arendt, «le mensonge organisé tend à détruire la confiance». Et sans confiance, aucune démocratie ne peut fonctionner durablement.

La vérité est simple et beaucoup plus inquiétante. Cette agitation autour des fonds secrets ressemble moins à une réforme de l’Etat qu’à un nouvel épisode dans une stratégie d’ascension politique personnelle. Chaque tension institutionnelle devient un levier. Chaque débat public devient une tribune. Chaque principe devient un outil de positionnement.

Mais la République n’est pas un tremplin de carrière.

Comme le disait Abraham Lincoln, «le caractère est comme un arbre et la réputation son ombre». L’ombre peut changer selon la lumière du moment. L’arbre, lui, révèle la vérité de ce qu’il est.

Et dans cette affaire, ce que les Sénégalais voient aujourd’hui n’est pas une réforme. Ce n’est même pas encore une proposition de loi. C’est une rumeur politique soigneusement entretenue qui trahit une ambition personnelle.

La bonne foi ne se découvre pas au gré des rivalités.

La vertu ne s’active pas lorsque les ambitions entrent en collision.

Sans cohérence, la morale pu­bli­que cesse d’être un principe.

Elle devient simplement un outil politique.

Amadou MBENGUE dit Vieux

Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque

Membre du Comité central et du Bureau politique du PIT/Sénégal