Il existe des moments où un responsable politique cesse simplement d’être dans l’excès verbal pour devenir un véritable facteur d’instabilité institutionnelle. Les dernières déclarations de Ousmane Sonko relèvent désormais de cette catégorie extrêmement préoccupante où la parole publique ne sert plus à gouverner un Etat, mais à entretenir une tension permanente contre les institutions, contre les règles démocratiques et, désormais, contre les équilibres mêmes du sommet de l’Etat.

Avant hier encore, le Premier ministre s’est livré à une nouvelle charge publique contre la Justice et contre tous ceux qui ne suivent pas le rythme de ses obsessions politiques. Selon lui, «ce n’est pas la peine» de continuer à demander des efforts aux Sénégalais pour financer les mêmes ouvrages pendant que «des gens se sont tapés des milliards et se baladent dans le pays». Derrière cette phrase, se cache une logique extrêmement dangereuse. Car dans l’esprit du Premier ministre, l’existence d’accusations politiques semble désormais suffire pour exiger des arrestations immédiates.

Et, voilà le véritable problème.

Dans une démocratie, ce ne sont ni les soupçons, ni les discours militants, ni les accusations répétées dans des meetings qui envoient des citoyens en prison. Ce sont les preuves. Ce sont les enquêtes sérieuses. Ce sont les décisions de Justice rendues dans le respect du Droit. Or, depuis des années, Ousmane Sonko s’est spécialisé dans une politique de l’accusation spectaculaire où des chiffres énormes sont lancés à l’opinion sans démonstration rigoureuse, sans éléments probants et souvent sans suite judiciaire solide.

Les Sénégalais n’ont pas oublié.

Il y eut les prétendus six mille milliards attribués à Aliou Sall. Des accusations gravissimes avaient été lancées devant le pays entier. Pourtant, aucune preuve irréfutable n’a jamais été produite pour étayer des montants aussi extravagants. Ensuite vinrent les fameux 94 milliards associés à Mamour Diallo. Là encore, le pays fut plongé dans un tumulte politico-médiatique colossal. Puis ce fut le tour des accusations contre Mame Mbaye Niang autour des 29 milliards.

Et c’est précisément cette affaire qui a conduit à la condamnation judiciaire ayant empêché Ousmane Sonko d’être candidat à l’élection présidentielle.

Ce rappel est fondamental, parce qu’il démontre une chose essentielle. On ne peut pas construire durablement une démocratie sérieuse sur la base d’accusations permanentes sans preuves définitives. La politique ne peut pas devenir un tribunal populaire où l’on distribue des condamnations avant même l’ouverture des dossiers.

Le plus inquiétant reste cependant la cohérence globale du discours tenu depuis plusieurs années. Durant les événements tragiques de 2021 à 2024, alors que le pays traversait une tension extrême, Ousmane Sonko avait publiquement déclaré qu’à la prochaine émeute, lorsque les populations débarqueraient chez les ministres, elles trouveraient des milliards dans leurs coffres-forts.

Une telle déclaration est d’une gravité inouïe.

Car derrière cette phrase, se cache une forme de légitimation implicite de la violence politique contre des domiciles privés. Lorsqu’un leader politique explique à des militants chauffés à blanc qu’ils trouveront de l’argent chez des responsables ciblés, il nourrit forcément un imaginaire dangereux de confrontation et de vengeance. Dans n’importe quelle démocratie mature, de tels propos auraient provoqué un débat national majeur sur la responsabilité de la parole publique.

Mais le problème avec Ousmane Sonko est que tout semble désormais reposer sur une logique d’escalade permanente. Il lui faut constamment désigner des ennemis, alimenter une colère collective et maintenir un climat de suspicion généralisée pour conserver la mobilisation émotionnelle de sa base politique.

Or, gouverner un pays n’est pas entretenir une insurrection psychologique permanente contre des adversaires.

La réalité du pouvoir est têtue.

Exercer l’Etat oblige à sortir des slogans simplistes et des procès médiatiques. Gou­verner impose des limites. Il faut accepter la lenteur des procédures. Il faut accepter que certaines accusations ne débouchent pas sur des condamnations. Il faut accepter que la Justice soit indépendante. Il faut surtout comprendre qu’un magistrat n’a pas vocation à satisfaire un récit politique.

Le plus paradoxal dans cette affaire est peut-être ailleurs. Hier encore, le Premier ministre a fini par reconnaître l’existence et l’usage de fonds politiques, lui qui avait pourtant longtemps entretenu un discours laissant croire que ces mécanismes relevaient presque d’une anomalie scandaleuse. Pourtant, les fonds politiques existent dans de très nombreux Etats à travers le monde. Ils participent souvent au fonctionnement stratégique et sécuritaire des institutions exécutives.

Quel pays sérieux n’en dispose pas ?

Le véritable problème n’est donc pas l’existence même de fonds politiques. Le problème est l’usage politicien qui est fait aujourd’hui de cette question. Car Ousmane Sonko tente désormais d’opposer les fonds du président de la République aux siens, tout en affirmant qu’il aurait demandé à Bassirou Diomaye Faye de supprimer tous les fonds politiques.

Cette posture manque profondément de cohérence.

Comment peut-on reconnaître utiliser des fonds politiques tout en entretenant un discours populiste destiné à faire croire que ceux du Président poseraient problème ? Qui peut sérieusement croire à une telle contradiction ? Derrière cette communication confuse, apparaît surtout une stratégie politique beaucoup plus préoccupante. Celle d’une mise sous pression progressive du président de la République lui-même.

Et c’est là que le danger devient majeur pour le Sénégal.

Depuis plusieurs semaines, les signaux de tension au sommet de l’Etat deviennent visibles. En filigrane, certaines déclarations du Premier ministre ressemblent de plus en plus à une tentative de mobilisation militante contre toute autorité susceptible de limiter son influence politique, y compris celle du président de la République.

«La démocratie, c’est reconnaître les limites.»

Cette idée que nous avons développée dans une tribune, «Quand un homme veut plier la République à son obsession», prend aujourd’hui une dimension presque prophétique. Toute démocratie repose sur la capacité des dirigeants à accepter qu’ils ne peuvent pas tout contrôler. Aucun homme, aussi populaire soit-il, ne peut transformer les institutions en instruments de ses colères personnelles ou de ses ambitions politiques.

Or, le véritable drame de Ousmane Sonko semble être précisément cette difficulté à accepter les limites imposées par la République. Chaque résistance institutionnelle paraît vécue comme une offense. Chaque contradiction devient une trahison. Chaque ralentissement judiciaire semble insupportable.

Mais un Etat ne se gouverne pas comme un mouvement militant.

Le Sénégal n’a pas besoin d’une République sous tension permanente. Le pays n’a pas besoin d’un climat où la Justice est publiquement sommée d’emprisonner des adversaires pour satisfaire une narration politique. Le pays n’a pas besoin non plus d’une confrontation larvée au sommet de l’Exécutif, qui risquerait de fragiliser davantage les institutions.

«Une justice sous pression cesse d’être une justice.»

Lorsqu’un Premier ministre commence à parler comme si les magistrats devaient produire des coupables pour justifier leur existence, il franchit une ligne rouge démocratique. Lorsqu’il entretient une logique permanente de désignation publique sans preuves définitives, il fragilise la crédibilité même de l’Etat. Et lorsqu’il semble désormais engager un rapport de force indirect avec le président de la République, alors il prend le risque d’entraîner tout le pays dans une crise politique inutile et dangereuse.

Le combat permanent contre tout et contre tous finit toujours par devenir un combat contre les institutions elles-mêmes.

Et dans ce type de confrontation, l’histoire montre souvent que ceux qui cherchent à soumettre la République à leur obsession finissent par être rattrapés par cette même République. Monsieur Ous­mane Sonko, à ce rythme, vous risquez d’être broyé par la République.

Amadou MBENGUE

dit Vieux

Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque

Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal