«L’oubli est parfois une seconde injustice infligée à ceux qui ont déjà souffert.»
L’Afrique observe aujourd’hui avec stupeur une tragédie morale qui se répète sur le sol sud-africain. Dans les rues de Johannesburg, de Durban ou Pretoria, des migrants africains sont traqués, agressés, humiliés. Des boutiques appartenant à des Nigérians, des Somaliens, des Congolais, des Ethiopiens ou des Zimbabwéens, sont pillées sous le regard parfois impuissant des autorités. Derrière les flammes des commerces incendiés, ce sont surtout les cendres de la mémoire africaine qui apparaissent.
L’Afrique du Sud fut pourtant l’un des plus grands symboles mondiaux de résistance contre l’oppression. Pendant des décennies, le régime de l’apartheid a transformé la majorité noire en étrangère sur sa propre terre. Des hommes et des femmes furent emprisonnés, bannis, torturés pour avoir simplement réclamé leur dignité humaine. A cette époque, l’Afrique ne détourna pas le regard. Le continent entier porta le combat sud-africain comme une cause sacrée.
Le Sénégal, sous la conduite du Président Abdou Diouf, s’était illustré parmi les voix les plus constantes contre l’apartheid. Sa formule devenue historique, «l’apartheid est un crime contre l’humanité», n’était pas une posture diplomatique destinée aux archives. Elle incarnait une conviction profonde. Le Président Diouf s’était rendu jusqu’aux pays de la ligne de front qui supportaient le poids économique et militaire de leur soutien aux mouvements de libération sud-africains. Des Etats africains déjà fragiles acceptaient alors des sacrifices immenses pour que l’Afrique du Sud retrouve sa liberté.
Ce rappel historique est indispensable, car certains semblent aujourd’hui vouloir effacer cette dette morale. Or, sans la solidarité africaine, sans les campagnes internationales, sans les sanctions économiques réclamées par des dirigeants africains courageux, le régime ségrégationniste aurait duré bien plus longtemps. Le combat de Nelson Mandela n’était pas seulement celui des Sud-Africains. Il était devenu celui de toute l’Afrique noire humiliée par des siècles de domination.
C’est pourquoi les violences xénophobes actuelles provoquent une blessure particulière. Elles donnent l’impression qu’une partie de la Nation arc-en-ciel oublie qu’elle fut elle-même accueillie, défendue et protégée par des peuples africains parfois plus pauvres qu’elle. Hier, les Africains réclamaient pour les Sud-Africains le droit à la dignité. Aujourd’hui, certains Africains doivent supplier pour avoir le droit de travailler et de vivre en sécurité sur cette même terre.
Le plus inquiétant reste peut-être la nature du discours qui accompagne ces violences. Des migrants sont accusés de voler les emplois, de monopoliser les activités commerciales ou d’être responsables de l’insécurité. Pourtant, cette colère vise les mauvaises cibles. Les difficultés économiques sud-africaines sont réelles. Le chômage des jeunes atteint des niveaux alarmants. Les inégalités héritées de l’apartheid demeurent profondes. Mais la réponse ne peut être la chasse à l’Africain pauvre venu chercher sa survie.
La véritable bataille devrait être dirigée vers les pouvoirs publics afin d’exiger des politiques économiques capables de créer des emplois massifs pour la jeunesse sud-africaine. C’est là que doit se concentrer la colère populaire. Une Nation ne se redresse pas en brûlant les échoppes de migrants. Elle se redresse par l’investissement, l’éducation, l’industrialisation, la formation professionnelle, et une gouvernance capable de transformer les richesses nationales en opportunités pour la population.
L’Afrique du Sud possède des ressources considérables, des infrastructures développées et un potentiel économique immense. Le drame est donc moins celui de la pauvreté absolue que celui d’un modèle économique qui peine à intégrer sa jeunesse. Accuser l’étranger devient alors un raccourci dangereux qui détourne le débat des responsabilités structurelles et politiques.
Nous devons également entendre avec force les voix des intellectuels africains, des universitaires, des écrivains, des artistes, des syndicalistes et des organisations citoyennes du continent. Le silence face à la xénophobie finit toujours par banaliser l’inacceptable. Les voix de l’ensemble sous-régional ouest-africain, mais aussi celles de l’Afrique centrale et australe, doivent s’élever avec responsabilité et fermeté pour rappeler que l’Afrique ne peut devenir un espace où l’Africain est persécuté par un autre Africain. L’Union africaine ne peut non plus se limiter à des communiqués de circonstance. Elle doit porter un discours politique clair, promouvoir des mécanismes de prévention et encourager une véritable pédagogie de l’unité africaine auprès des jeunesses du continent.
«Lorsqu’un peuple transforme son frère en ennemi, il prépare sa propre fragilité.» Cette vérité devrait résonner avec force dans un pays qui connaît mieux que quiconque les ravages de la haine institutionnalisée. Car la xénophobie ne détruit pas seulement ses victimes immédiates. Elle abîme aussi l’âme morale d’une nation.
L’Afrique du Sud avait offert au monde une leçon de résilience et de réconciliation. Elle ne peut devenir aujourd’hui le théâtre d’une Afrique qui se déchire elle-même. Le continent traverse déjà assez d’épreuves pour ne pas ajouter à ses blessures une guerre silencieuse entre frères africains.
«Un peuple qui oublie ceux qui l’ont soutenu finit toujours par s’éloigner de lui-même.» L’heure est venue pour les consciences sud-africaines de renouer avec l’esprit de solidarité qui avait émerveillé le monde après la chute de l’apartheid. Car la mémoire n’est pas seulement un hommage au passé. Elle est aussi une boussole pour éviter les égarements du présent.
L’Afrique n’a pas soutenu la lutte anti-apartheid pour voir renaître, sous une autre forme, la logique du rejet et de l’exclusion. La Nation arc-en-ciel doit retrouver l’esprit de son histoire avant que les couleurs de son idéal ne s’effacent définitivement.
Amadou MBENGUE
dit Vieux
Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque
Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal

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