Donner la parole aux derniers témoins pour préserver une mémoire qui risque de disparaître : c’est l’ambition de «Mémoires de Tirailleurs», une série de dix podcasts documentaires consacrée aux anciens Tirailleurs sénégalais. Porté par la Maison de l’oralité et du patrimoine Kër Leyti avec l’appui de l’ambassade de France au Sénégal, le projet restitue, à travers des témoignages recueillis dans plusieurs localités du pays, les récits de ceux qui ont vécu cette histoire, afin de la transmettre aux nouvelles générations dans leurs propres mots.

Par Amadou MBODJI – La Maison de l’oralité et du patrimoine Kër Leyti, en partenariat avec l’ambassade de France au Sénégal, a lancé, jeudi dernier au Centre culturel Blaise Senghor, «Mémoi-res de Tirailleurs».

Il s’agit d’une série de dix podcasts documentaires -en somme dix épisodes sonores de vingt minutes- consacrés à la mémoire des Tirailleurs sénégalais et à sa transmission aux nouvelles générations. Cette cérémonie de lancement avait pour objectif de donner la parole à ceux qui ont vécu l’histoire et de faire entendre, au-delà des générations, les récits qui l’accompagnent. Le professeur Massam-ba Guèye, de Kër Leyti, souligne que c’est par devoir de rétablir la vérité autour de l’histoire des Tirailleurs qu’il est allé à la rencontre de dix d’entre eux, dans leurs localités respectives à l’intérieur du pays, dans le cadre d’un projet élaboré avec l’appui de l’ambassade de France. Le professeur Massamba Guèye et ses équipes ont dû parcourir 3700 kilomètres en moins de dix jours pour recueillir les récits de ces dix Tirailleurs, en passant notamment par Passy, Podor, Bandafassi et Samatit. «Quand on a eu un premier contact avec vos services, Madame l’ambassadrice, nous avions déjà entamé une série de cent podcasts sur l’histoire du Sénégal. Ce qui nous a intéressés dans la démarche, c’est que vos équipes sont venues nous voir pour nous dire : «Qu’est-ce qu’on peut faire ensemble ?» Et parmi mille choses, notre envie était de rester sur les podcasts. Le sujet de la mémoire et la dignité du récit ont alors refait surface. Nous avions envie de travailler sur la mémoire des Tirailleurs parce que nous entendions beaucoup d’inepties -excusez-moi le terme-, beaucoup de contre-vérités, et cela nous faisait mal de ne pas avoir les moyens de répondre à tout le monde. Quand ce sujet s’est posé et que l’ambassade de France a eu cette même envie de les entendre et de les écouter, nous avons tenu une réunion dès votre départ.»

Il ajoute : «Nous nous sommes dit : «Voilà, nous voulons dormir dans la chambre, nous y avons peur, et quelqu’un cherche à y entrer. Je pense que nous ne devons pas nous chamailler pour savoir qui va fermer la porte.» C’est ainsi que ce projet est né. C’est ainsi qu’ensemble, avec l’appui de la mission militaire, nous avons pu contacter les Tirailleurs. Je ne les connaissais pas. Je n’en connaissais aucun. Je n’ai aucun parent tirailleur encore vivant. Mais mon rôle, en tant que spécialiste du patrimoine -un combat que je mène depuis plus de 30 ans avec la mémoire, et mon collègue Koné peut en témoigner-, c’est de laisser des archives.»

Et il enchaîne : «Et on ne peut laisser de meilleures archives aujourd’hui que celles issues des sources orales, collectées selon les normes de la Convention 2003 de l’Unesco, avec un engagement préalable, éclairé et volontaire. A partir de ce moment, ce podcast prend tout son sens. Je vais vous faire une confidence : au moment même où nous lançons ce podcast, nous sommes en train de monter 30 autres podcasts déjà réalisés sur un autre sujet. C’est notre vie : donner du sens au récit. Et il y a un récit qui mérite d’être entendu. Vous le savez bien : si les lions avaient des griots, les récits de chasse auraient changé de version. Comme les lions n’ont pas de griots, le chasseur raconte ce qu’il veut. Aujourd’hui, le lion est devenu son propre griot. Au Burkina, on dit que si vous arrivez dans un lieu où personne ne vous connaît, présentez-vous et parlez de vous, sinon vous mourrez inconnu. Nous ne voulions pas que le récit de ces Tirailleurs meure avec eux, car eux sont immortels. Ils sont immortalisés dans les stèles, dans les musées, dans la mémoire et les commémorations. Mais le récit… le «j’ai vécu» chasse le témoignage du «on m’a dit». Eux ont vécu et ils ont parlé», affirme le professeur Guèye.

En réalisant ces podcasts, le professeur Massamba Guèye explique qu’ils ont été particulièrement frappés par la solitude du récit dans les foyers visités. Il précise avoir rencontré un Tirailleur qui possédait son propre récit, mais qui n’osait plus le raconter parce que les gens s’en détournaient. Il ajoute que dans les séquences audio, on peut ressentir l’émotion qui les a gagnés. En effet, lorsque les témoins ont commencé à raconter leur histoire, certains jeunes de douze à quinze ans, qui auparavant fuyaient ces récits, ont sorti leurs téléphones portables pour filmer. Parfois, ils posaient leurs téléphones pour applaudir, expliquant que s’ils avaient su que c’était cela, le cœur du récit, ils s’y seraient intéressés bien plus tôt.

Le professeur Massamba Guèye précise ensuite que leur démarche était très simple : ils ne voulaient pas être des «voleurs» de récits. C’est pourquoi, lors de chaque enregistrement, ils réunissaient toute la famille afin qu’elle puisse enregistrer elle-même le récit sur téléphone et le conserver. Ainsi, après leur départ, la mémoire restait au sein de la famille et continuait de vivre. Il souligne enfin que c’est pour cette raison que les enregistrements ont été réalisés en public et devant témoins, fidèle au mode de transmission traditionnel en Afrique.

Mme Fages : «Vous entendrez dans ces épisodes des mots durs. Ils n’ont pas été coupés»

L’ambassadrice de France, Son Excellence Christine Fages, met en avant le travail de mémoire réalisé avec Kër Leyti et l’équipe du professeur Massamba Guèye, ainsi que la richesse des témoignages recueillis dans différentes régions du Sénégal, en wolof et en français.

«A Tambacounda, pendant l’enregistrement, la petite-fille de Kalou Ndiaye a dit de son grand-père : «Lui, c’est une bibliothèque.» Ce soir, dix bibliothèques s’ouvrent.

Pendant longtemps, d’autres ont parlé pour eux. C’est ainsi que s’ouvre le générique de ce podcast, et c’est ce qui fait toute son identité. Si les Tirailleurs ont été identifiés conjointement entre l’ambassade et Kër Leyti, tout le reste appartient au professeur Massamba Guèye et à ses équipes : les questions, les réponses, la ligne éditoriale, le montage. Ces voix ont été recueillies en wolof et en français, de Passy à Podor, de Bandafassi à Samatit», tient à mentionner l’Ambassadrice.

Elle assume le choix de conserver les témoignages dans toute leur authenticité, même lorsqu’ils contiennent des mots douloureux : «Vous entendrez dans ces épisodes des mots durs. Ils n’ont pas été coupés. C’est ainsi que cela devait être.» Elle rappelle que, pendant longtemps, «d’autres ont parlé pour eux» et «d’autres ont écrit pour eux», notamment à travers des documents administratifs qui ont parfois déformé ou effacé des éléments essentiels de leur identité. A travers les témoignages de Waly Cissokho, Sorry Binte Sidibé et Yoro Diao, elle montre comment ces approximations ont marqué des vies entières. Ainsi, Waly Cissokho, blessé en Indochine, répond lorsqu’on lui demande comment écrire son prénom : «Ecris comme tu veux.» Sorry Binte Sidibé, qui ne connaît pas son année de naissance, rapporte : «Ils ont dit que j’avais vingt ans.» Quant à Yoro Diao, son âge officiel a été inscrit avec quatre années de moins que son âge réel. Le message central est donc de rendre à ces personnes ce qui leur a été en partie confisqué par les récits et les archives : «leurs noms, leurs mots, leurs voix», souligne Son Excellence Mme Christine Fages.

L’ambassadrice rappelle l’urgence de préserver la mémoire et la parole des témoins, car certains disparaissent avant que leur histoire ne puisse être pleinement recueillie. Elle évoque notamment Abouhir Assine, de Samatit, décédé une semaine après le passage de l’équipe : «l’un d’eux ne nous entendra pas ce soir. Abouhir Assine, de Samatit, est parti une semaine après le passage de l’équipe. Sa voix était faible. Elle est enregistrée. C’est pour cela que ce travail ne pouvait attendre», souligne-t-elle.

Elle rappelle qu’«à Thiaroye, le 1er décembre 1944, des Tirailleurs rentrés d’Europe ont été tués» et qu’«en novembre 2024, le président de la République (Emmanuel Macron) a reconnu, dans une lettre adressée au Président Bassirou Diomaye Faye, qu’il s’agissait d’un massacre. Nommer ne clôt rien : c’est la condition pour que le travail des historiens se poursuive». Pour l’ambassadrice de France, «cette histoire est une histoire partagée entre nos pays, aussi dans la douleur, et elle appartient à nos peuples», mais elle doit être racontée «dans les mots de ceux qui l’ont vécue».

Malgré le poids de l’âge, le Tirailleur Yoro Diao est venu de Passy pour marquer de sa présence la cérémonie de lancement des dix podcasts auxquels il a participé.

ambodji@lequotidien.sn