Yassine Fall a déçu. Déçu même dans le camp de souteneurs du pouvoir, après sa dernière conférence de presse. Attendue sur des explications du deux poids deux mesures en ce qui concerne le traitement différencié de deux personnes inculpées des mêmes charges sur un même dossier, la Garde des sceaux n’a trouvé rien de mieux que nous servir un plat insipide et indigeste de deux téléphones dissimulés par un détenu.

Tout commence par l’annonce de la mise en liberté provisoire «pour constatations sérieuses», de Tahirou Sarr et Farba Ngom, respectivement inculpés et placés sous mandat de dépôt depuis février 2025, pour «association de malfaiteurs, complicité d’escroquerie sur les deniers publics, blanchiment de capitaux et abus de biens sociaux».

Déjà, la liberté provisoire pour contestations sérieuses appelle au moins deux commentaires. Le premier montre que le rapport de la Cellule nationale de traitement de l’information financière (Centif) sur lequel se serait basé le Parquet financier pour poursuivre les deux hommes d’affaires, est pour le moins très contestable, pour ne pas dire très léger. Le second aspect est dans les poursuites elles-mêmes, déclenchées sur des bases de règlements de comptes via des procédures judiciaires. L’on se rappelle qu’un candidat tête de liste aux dernières Législatives, lors de son passage au Nord du pays, plus particulièrement aux Agnam, avait déclaré : «C’est la dernière élection à laquelle il (Farba Ngom) va participer.»

«Accepter» les contestations et refuser la liberté

Ainsi, une bonne partie des Sénégalais a été surprise de voir le Procureur financier Sylla «accepter» les contestations sérieuses formulées par Tahirou Sarr lors de son audition dans le fond, au point de ne pas s’opposer à sa mise en liberté provisoire. Et qu’au même moment, le même Sylla s’oppose à la liberté provisoire de Farba Ngom, supposé complice de Tahirou Sarr. Libérer l’accusé principal et retenir le complice, pourtant inculpé dans le même dossier, sur les mêmes chefs d’inculpation, c’est quand même fort de café.

Alors que l’opinion s’attendait à une explication sur ce fait pour le moins inédit dans les annales de l’histoire judiciaire, la ministre Yassine Fall se pointe le 13 janvier devant la presse pour se déplacer des accusations de 125 milliards de francs Cfa sans réponses, et aller à la découverte de téléphones portables dans la cellule de Farba Ngom. Elle déclare que lors d’une fouille réglementaire menée le 28 décembre 2025, «le détenu Farba Ngom a été trouvé en possession de deux téléphones portables. Les investigations ont révélé que ces appareils ont été utilisés pour des communications internationales, des opérations financières, des échanges avec des acteurs politiques, avocats et journalistes, la diffusion de documents judiciaires confidentiels, (et) le partage de contenus pornographiques». Gros calibre dira que «ces faits sont susceptibles de qualifications pénales multiples, et des enquêtes approfondies seront menées».

Passons sur l’absence très remarquable de Mbacké Fall, Ibrahima Ndoye, respectivement Procureur général et procureur de la République à cette conférence de presse. Passons également sur le traitement très expéditif par le procureur de la République de cette affaire lors du défèrement de Farba Ngom. Et arrêtons-nous un instant sur la stratégie de la ministre Yassine Fall, qui a mal assimilé le Théorème Pasqua.

Charles Pasqua, figure emblématique de la politique française, est resté célèbre pour une maxime (parfois apocryphe mais qui lui est restée collée à la peau) concernant la gestion des affaires gênantes : «Quand on est emmerdé par une affaire, il faut susciter une affaire dans l’affaire, et si nécessaire une autre affaire dans l’affaire de l’affaire, jusqu’à ce que personne n’y comprenne plus rien.» En clair, il s’agit d’une stratégie de saturation informationnelle et de diversion. Le but est de noyer un scandale ou une difficulté précise sous un flot de nouvelles polémiques, de contre-attaques ou de complexités procédurales.

Du «Crime de sang» au «Délit de

règlement intérieur»

Par ce procédé, Yassine Fall et le gouvernement (on aura remarqué la présence de Marie Rose Faye, ministre Porte-parole du gouvernement, ainsi que la large diffusion de la conférence de presse sur les plateformes de communication de l’Etat) sont dans la tentative de l’enlisement judiciaire et de la diversion à la Pasqua. En effet, le contraste entre l’accusation initiale et le motif actuel de détention soulève trois points d’analyse sur la manière dont ce dossier est géré par le ministère de la Justice sous Yassine Fall.

Le premier est le passage du «Crime de sang» au «Délit de règlement intérieur». Au départ, le récit politique et judiciaire s’est cristallisé sur des chiffres vertigineux et faramineux : 125 milliards de francs Cfa qui auraient été «blanchis» ou détournés par Tahirou Sarr avec la complicité de Farba Ngom. C’est ce qu’on appelle la phase de la «reddition spectaculaire des comptes». Ainsi, l’aboutissement sur une affaire de «détention illégale de deux téléphones portables en prison» crée un effet de contraste saisissant. La montagne aura malheureusement accouché d’une toute petite souris. Dans la stratégie de communication, cela permet de maintenir une personne sous les verrous pour un motif mineur mais techniquement incontestable (le règlement carcéral), le temps que l’instruction sur les milliards, beaucoup plus complexe à prouver, suive son cours.

Le second point a trait à une «procédure de secours» qui n’est rien d’autre que l’affaire qu’on veut agiter dans la vraie affaire. C’est ici que le théorème de Pasqua est le plus visible. En effet, l’affaire A (les 125 milliards) semble difficile à instruire et à asseoir. Les accusations ont fondu comme beurre au soleil dès la première comparution du principal mis en cause qui a même justifié plus de 250 milliards de francs Cfa. Et l’on bascule à l’affaire B (les portables). En créant cette «affaire dans l’affaire», Yassine Fall évite de devoir s’expliquer sur le maintien d’un prévenu en prison sur un dossier vide, tout en saturant l’espace médiatique avec une nouvelle polémique (comment les portables sont-ils entrés ? qui sont les complices ?).

A force de noyer le poisson…

Le troisième point consiste à la dévaluation de l’enjeu. Pour l’opinion publique, ce glissement produit un effet de confusion. C’est l’aveu que l’accusation des 125 milliards n’était qu’un slogan politique sans base juridique solide, obligeant le Parquet à se rabattre sur des fautes administratives pour justifier la privation de liberté de Farba Ngom qui du reste était le seul visé ; Tahirou Sarr n’étant qu’un dommage collatéral.

​En résumé, on est passé d’un enjeu de souveraineté économique (les milliards) à un enjeu de discipline pénitentiaire. La conférence de presse de la ministre Yassine Fall ne vise qu’à légitimer cette «technicisation» de la procédure pour masquer l’absence de résultats immédiats sur le recouvrement des fonds annoncés à grand renfort médiatique. L’opinion passe de l’attente de justice à la consommation de spectacle. Le risque pour le gouvernement est de perdre sa «caution morale» : à force de noyer le poisson sous des affaires périphériques, il finit par noyer la confiance du citoyen dans la sincérité de l’action gouvernementale. Le passage d’une accusation de détournement de 125 milliards à une sanction pour deux téléphones portables produit un choc de perception au sein de l’opinion publique sénégalaise. Cette disproportion entre le «crime économique» annoncé et le «délit de cellule» constaté engendre plusieurs conséquences dont l’instrumentalisation de la justice à des fins de règlements de comptes, la décrédibilisation de la parole officielle. Le chiffre de 125 milliards devient dès lors, par contraste, une abstraction politique. L’opinion commence à douter de la véracité des audits si la justice finit par se rabattre sur des faits mineurs pour maintenir les prévenus en détention. N’est pas Charles Pasqua qui veut.

Par Bachir FOFANA