l arrive dans la vie des nations, des moments où la raison doit l’emporter sur la colère. Le Sénégal traverse précisément l’un de ces moments fragiles. Depuis plusieurs semaines, les enseignants sont en grève. Leurs revendications sont connues, légitimes pour l’essentiel et parfois même anciennes. Elles portent sur des questions de carrière, de reconnaissance et de conditions matérielles qui, depuis trop longtemps, nourrissent un malaise profond dans le système éducatif. Nul esprit sérieux ne peut contester la réalité de ces frustrations.

Mais la légitimité d’une cause ne dispense jamais de mesurer les conséquences de l’action qui la porte.

Aujourd’hui, le pays se trouve devant un dilemme qui dépasse largement la seule question corporatiste. La grève des enseignants n’est pas une grève comme les autres. Lorsqu’un secteur cesse le travail, l’activité économique peut ralentir, parfois même s’arrêter, mais elle reprend dès que le conflit se résout. L’école, elle, obéit à une autre temporalité. Le temps pédagogique perdu ne se rattrape jamais totalement. Une année scolaire amputée laisse des traces invisibles qui poursuivent les élèves pendant des années.

C’est pourquoi la grève dans l’éducation doit toujours être maniée avec une extrême prudence. Elle n’est pas simplement un moyen de pression syndicale. Elle est aussi un risque collectif.

Le Rubicon, dans l’histoire romaine, était cette frontière que Jules César décida de franchir avec son armée, déclenchant une guerre civile irréversible. Dans la vie sociale, certaines décisions ressemblent à ce moment fatal où l’on bascule d’un conflit maîtrisé vers une rupture dont personne ne contrôle plus les effets. La question qui se pose aujourd’hui est simple. Les enseignants du Sénégal veulent-ils franchir ce Rubicon ?

Car il faut regarder la réalité en face. Le pays traverse une période financière d’une extrême tension. Les caisses de l’Etat sont exsangues. Ce n’est pas un secret de Polichinelle. Les agences internationales de notation ont récemment abaissé de manière significative la crédibilité financière du Sénégal sur les marchés. Derrière ces décisions techniques, se cache une vérité brutale. L’Etat emprunte désormais plus difficilement et à des conditions plus coûteuses.

Dans ces circonstances, toute revendication ayant une incidence financière immédiate devient, dans l’absolu, presque impossible à satisfaire.

Cela ne signifie pas que les enseignants ont tort de revendiquer. Cela signifie simplement que l’Etat, aujourd’hui, n’a plus les marges nécessaires pour répondre dans l’immédiat à certaines exigences budgétaires. Le pays se trouve à la lisière d’un danger plus grave encore. Celui du défaut de paiement ou de la cessation de paiement. Lorsque cette ligne rouge est franchie, les conséquences dépassent largement les conflits sociaux. Les salaires eux-mêmes deviennent incertains.

Dans ces conditions, la sagesse commande de distinguer entre ce qui est juste et ce qui est immédiatement possible.

L’école sénégalaise se trouve déjà dans un état préoccupant. Personne n’ose plus le dire clairement, mais chacun le sait. Le niveau général a baissé. Les effectifs sont pléthoriques. Les infrastructures sont souvent dégradées. Les équipements pédagogiques manquent. Le malaise est profond et structurel.

Mais il faut aller plus loin dans le diagnostic. La crise actuelle n’est pas seulement budgétaire. Elle est d’abord intellectuelle et pédagogique. Depuis plusieurs années, les résultats des élèves dans les disciplines structurantes de la pensée, notamment les sciences et la philosophie, sont particulièrement faibles. Ces matières ne sont pas de simples compartiments du savoir. Elles constituent les piliers de l’esprit critique.

Lorsqu’une génération maîtrise mal les outils du raisonnement scientifique et philosophique, la capacité collective à analyser, à douter, à confronter les idées et à distinguer le réel de l’émotion s’affaiblit dangereusement.

Ce déficit de formation critique a des conséquences politiques profondes.

Ce que vit aujourd’hui le Sénégal n’est pas sans lien avec cette crise éducative. L’avènement de Pastef au pouvoir doit aussi être analysé à la lumière de cette transformation silencieuse de notre système scolaire. Les élèves et les étudiants constituent désormais l’essentiel des primo-votants. Or, beaucoup d’entre eux sortent d’un système qui peine de plus en plus à former l’esprit critique, notamment dans les disciplines qui structurent la réflexion rationnelle.

Une société dans laquelle les notes en sciences et en philosophie s’effondrent est une société qui fragilise progressivement sa capacité de discernement collectif.

Il ne s’agit pas ici de juger un choix électoral, ni de contester la légitimité démocratique d’un pouvoir. Il s’agit de rappeler une vérité souvent oubliée. La qualité d’une démocratie dépend aussi du niveau de formation intellectuelle de ses citoyens.

Lorsque l’école s’affaiblit, la démocratie elle-même devient plus vulnérable aux simplifications, aux slogans et aux émotions collectives.

Dans ce contexte déjà fragile, prolonger indéfiniment la paralysie scolaire reviendrait à frapper un système déjà gravement affaibli.

Il serait tragique que ceux qui ont pour mission de transmettre le savoir deviennent, malgré eux, les artisans d’une année scolaire sacrifiée. L’histoire montre que les sociétés qui maltraitent leur école finissent toujours par le payer très cher.

Albert Camus écrivait que «mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde». Le danger aujourd’hui serait de mal nommer le conflit. Il ne s’agit pas d’opposer enseignants et gouvernement. Il s’agit de sauver une institution qui appartient à toute la Nation.

Les enseignants ont toujours occupé une place singulière dans l’imaginaire républicain sénégalais. Ils ne sont pas seulement des salariés. Ils incarnent une certaine idée de la transmission, de l’exigence et de la responsabilité morale. C’est précisément pour cette raison que leur combat doit rester exemplaire.

La grandeur d’un mouvement social ne se mesure pas uniquement à la radicalité de ses mots d’ordre. Elle se mesure aussi à sa capacité à préserver l’intérêt supérieur de la société.

Aujourd’hui, une sortie honorable de la crise est encore possible. Elle suppose du courage de part et d’autre.

Le gouvernement doit comprendre que les enseignants ne demandent pas l’impossible, mais la reconnaissance d’un métier qui porte l’avenir du pays. Il doit donc formuler des engagements crédibles, assortis d’échéanciers clairs et publics.

Mais les enseignants doivent aussi accepter que certaines revendications financières ne pourront être satisfaites immédiatement. Dans un contexte budgétaire aussi contraint, l’intelligence collective consiste à négocier des engagements étalés dans le temps. Trois ans. Quatre ans peut-être. L’essentiel est que ces promesses soient fermes, vérifiables et inscrites dans un calendrier précis.

Ce compromis ne serait ni une capitulation ni une défaite. Ce serait une preuve de maturité nationale.

Comme le rappelait Montesquieu, «la modération est l’âme des grandes choses». Cette phrase n’est pas une invitation à la résignation. Elle est une invitation à la lucidité.

Le Sénégal a besoin de ses enseignants. Mais il a surtout besoin que l’école continue de fonctionner.

Car si l’école s’effondre, ce ne sont pas les gouvernements qui paieront la facture la plus lourde. Ce seront les enfants. Et une Nation qui sacrifie une génération entière au feu des conflits sociaux prend le risque de compromettre son avenir pour longtemps.

Il est encore temps de ne pas franchir le Rubicon.

Amadou MBENGUE DIT VIEUX

Professeur de mathématiques

Secrétaire général de la coordination départementale de Rufisque

Membre du Comité Central et du Bureau Politique du Pit/Sénégal