Comment vivez-vous le fait d’être la première Caméra d’or africaine à Cannes ?

Cela m’a touchée, c’est un honneur, et plus que cela. Car oui, c’est mon premier film long métrage, mais également le premier pour mes deux productrices, gabonaise comme rwandaise, pour toute l’équipe des techniciens dont 90% sont Rwandais, pour les actrices encore (à l’exception de Isabelle Kabano présente à Cannes, Ndlr). Pour presque tous, en fait, devant comme derrière la caméra. Elles et ils m’ont permis de raconter cette histoire à ma manière et à nulle autre dans une coproduction Sud-Nord majoritairement africaine (Rwanda, Gabon, Côte d’Ivoire, France et Norvège), cela vaut d’être noté. J’ai moi-même ainsi pu rencontrer mon propre pays dans toute sa beauté et sa complexité en écoutant, par-delà les mots, les silences des corps, sans oublier les paysages qui parlent, selon moi, de manière spéciale à nous Rwandais, dans notre propre langue. Cela amplifie ma joie de participer à une mise en lumière du cinéma rwandais comme africain, ainsi que ma reconnaissance au Festival de Cannes et au jury de la Caméra d’or qui donnent des ailes à nos premiers pas.

Ben’Imana relève-t-il de l’intime et/ou du politique, le premier occultant en grande partie à l’écran les enjeux du second ?

Mon film conjugue les deux à sa manière. Avant tout, il répond à la simple et vertigineuse question qui est ici : «Comment demander à une femme de pardonner (les horreurs subies lors du génocide de 1994, Ndlr) quand sa chair et son âme, sa psyché, n’ont pas oublié ?» A travers les femmes qui sont à l’écran, dans une forme de thérapie devant les Gacaca (tribunaux populaires inspirés de la tradition, Ndlr), nous avons voulu cerner les voies d’une réconciliation non en tant qu’idéal national, mais comme combat intime, quotidien, et souvent silencieux dans les douleurs qu’il réveille. A mes yeux, pour autant, faire ce cinéma-là, au Rwanda, est bel et bien en soi un acte politique s’agissant d’éviter que d’autres stigmatisent nos traumatismes ou écrivent notre résilience à notre place. C’est pour moi essentiel.

Quel est le plus grand défi que vous avez eu à relever ?

Le challenge premier a consisté à trouver comment raconter ce difficile parcours de résilience à l’humanité, aux autres si vous voulez. Le second aura été de convaincre les producteurs de participer à son financement. Pas facile car le scénario ne se suffisait pas. Les émotions, ce sont les actrices (ou non actrices en l’occurrence, Ndlr) qui les portent. Le stylo à lui seul est incapable de transcrire ce que le film met en lumière à travers les visages, les corps et les paysages qui forment à eux tous notre propre écosystème. Ces défis ont été relevés et dépassés grâce à l’engagement de cœur des femmes de nos collines, celles qui sont aux racines de la guérison de notre pays, celles qui, à travers l’horreur et leurs séquelles traumatiques, ont trouvé la force de rester debout, ainsi que la capacité de se livrer à ma caméra, comme de pardonner au prix de la douleur la plus grande. «Nos mères», elles qui m’ont fait confiance et à qui je dédie mon film dans un hommage mérité.