Si un explorateur extraterrestre visitait la terre et que, par malchance, il tombait sur cette belle petite partie de la planète bleue appelée Sénégal, le compte rendu qu’il ferait de l’islam à ses congénères de sa galaxie d’origine serait sans doute peu élogieux. Nous prétendons être des musulmans, mais cela ne nous empêche guère de prendre des libertés par rapport à la vérité. Ecouter un religieux de Pastef prétendre que ce régime a respecté son engagement sur la question de l’homosexualité au Sénégal est un mensonge dévergondé devant Dieu et les hommes. L’engagement porté par ce parti était bel et bien la criminalisation et non le durcissement de la peine. Bien que la criminalisation englobe le durcissement, ces deux notions ne sont guère synonymes : la criminalisation aurait été avant tout un acte de souveraineté face à un problème de civilisation. Il ne faut pas essayer de manipuler les Sénégalais : soit on s’est trompé sur l’accusation d’agenda Lgbt faite à Macky Sall face à ses doutes sur l’opportunité et l’efficience de la criminalisation, soit on a fait preuve de mauvaise foi en faisant porter un combat politique à un combat citoyen (propre à la Société civile).
C’est le lieu de rappeler que Macky Sall (par calculs politiques ou par conviction) avait, quand l’offensive des mouvements luttant contre cette pratique, l’a fortement bousculé, convié ces derniers à une rencontre d’échanges sur la question. Cette initiative n’a jamais abouti pour des raisons qu’il n’est pas besoin de rappeler ici. Rien ne nous garantit qu’au sortir d’une telle rencontre une intercompréhension plus profonde n’allait nous épargner tout ce temps perdu pour ça. Rien ! L’argument selon lequel la criminalisation poserait des problèmes techniques et peut-être moraux n’est pas nouveau ; et s’il est valable aujourd’hui, c’est qu’il l’a toujours été.
La criminalisation de cette pratique existe dans beaucoup de pays, y compris en Afrique. Dans certains pays (11), elle est passible de la peine de mort : en Tanzanie, elle est punie d’une peine minimale de 30 ans, et pouvant aller jusqu’à la prison à perpétuité ! En Mauritanie voisine, c’est la peine de mort, de même qu’au Nigeria où dans 12 Etats (ayant adopté la charia), la peine de mort est appliquée pour les musulmans, 100 coups de fouet en plus d’un an de prison pour les non-musulmans. Notre préoccupation n’est pas ici de faire l’apologie de la peine de mort, mais de rétablir la vérité historique sur les exigences de criminalisation au Sénégal. L’honnêteté doit consister à assumer une inflexion de cette position initiale au lieu de tresser des lauriers à ce régime.
Ce régime ne dit presque jamais la vérité, ils en sont presque incapables. C’est quand même invraisemblable de voir des défenseurs de cette imposture aller jusqu’à s’attaquer à ceux qui rappellent au régime ses promesses non tenues dans ce domaine. Et que dire de ceux qui, par on ne sait par quelle prestidigitation, commencent à trouver des justifications à cette pratique ? On a tout récemment entendu un médecin tenant une clinique que Pastef connait très bien aller jusqu’à dire que cette pratique date de très longtemps, qu’elle a toujours existé dans nos sociétés. Il est allé jusqu’à évoquer (sans le nommer) Platon qui, dans certains de ses dialogues semble banaliser, voire faire l’apologie de l’homosexualité. Or s’arrêter à Phèdre et au Banquet, pour tenter de donner une légitimation philosophique à cette pratique, c’est ignorer que la pensée des auteurs peut être dynamique et contextuelle. Contextuelle parce que dans les deux dialogues cités, ce qui est en jeu n’est pas la pédérastie et l’homosexualité, mais une métaphysique de l’amour qui doit passer de l’amour des beaux corps à celui de la beauté en soi. Dynamique, parce que le Platon de ces deux dialogues est apparemment différent du vieux Platon qui écrit les Lois où il a ouvertement qualifié, par analogie, cet acte de contre nature (terme également utilisé par Aristote).
«C’est aussi, comme de juste, cette pratique qui passe pour avoir perverti l’antique usage conforme en outre à la nature, pour ce qui concerne les plaisirs d’amour dans les rapports, non pas seulement des hommes entre eux, mais même avec des bêtes ; et c’est à vos Etats, tous les premiers, qu’en revient la responsabilité, ainsi qu’à tous ceux qui, ailleurs, sont le plus attachés aux exercices gymniques. J’ajoute, quelle que soit la façon, plaisante ou sérieuse, dont les plaisirs de cet ordre doivent être conçus, que la conception en doit être celle-ci : le plaisir qui s’y rapporte semble, selon la nature, avoir été accordé au sexe féminin et au sexe masculin quand ils vont l’un à l’autre s’unir en vue de la génération, tandis qu’est contre nature la copulation des mâles avec les mâles, ou des femelles avec les femelles ; et c’est l’incontinence dans le plaisir qui a inspiré un tel acte à ceux qui l’ont osé les premiers. Or, tous, nous accusons précisément les Crétois d’avoir été les inventeurs de l’histoire de Ganymède.» Platon, Les Lois (– 349), in Œuvres complètes, tome II, Gallimard, 1950, pp. 651-652.
De toute façon, évoquer un comportement des Grecs, civilisation disparue malgré sa splendeur, pour théoriser ce que le Sénégal devrait faire me semble absurde. Je pense qu’on devrait être plus sérieux en parlant de cette question, en ne cherchant pas à l’aborder selon l’enjeu politicien, mais plutôt comme un phénomène de société qu’il faut prendre en charge avec lucidité, courage et fermeté. La contemporanéité entre le projet de loi du gouvernement et le scandale des homo-pédocriminels est d’ailleurs très suspecte. La vigilance doit être de mise pour éviter que des mesures bricolées et opportunistes servent de paravent à la laideur et l’ampleur du scandale.
Alassane K KITANE
