Les revers militaires subis ces dernières semaines par l’Armée malienne et ses auxiliaires russes obligent, une fois encore, à regarder vers le pays. Né en 1960, le Mali est déjà vieux avant l’âge, victime de cette vieillesse qui, parfois, vient trop tôt. Le pays est épuisé, défiguré, profondément fragilisé depuis des années par la faiblesse de ses institutions, les coups d’Etat à répétition, la corruption, la pauvreté et d’interminables guerres du dedans. Contrairement à certains pays de la région, l’Etat malien n’a pas réussi cette chose importante qu’est de pacifier son territoire, d’y installer la paix, la sécurité et l’ordre. L’Etat n’a pas réussi à y supprimer la guerre privée. Cette défaillance tient en grande partie à ses propres carences institutionnelles ; des carences dans lesquelles surgissent et se développent, aujourd’hui encore, différentes formes de la violence.
De Thomas Hobbes à Max Weber, en passant par Carl Schmitt, une tradition de la pensée politique et sociologique associe l’Etat à la coercition. Le sociologue allemand Max Weber écrivait ainsi en 1919 qu’il fallait concevoir l’Etat contemporain comme «une communauté humaine qui, dans les limites d’un territoire déterminé, revendique avec succès pour son propre compte le monopole de la violence physique (…) ; celle-ci passe donc pour l’unique source du «droit» à la violence». Au Mali, l’Etat qui, sur le papier, détient le monopole de la violence légitime, n’est pas en mesure de l’exercer de manière efficace. Il recule face aux groupes armés. Il leur a laissé une grande partie de son territoire.
Le non-fonctionnement des mécanismes de protection publique des personnes et des biens permet à ces groupes de concurrencer l’Etat dans l’offre de services. Une concurrence d’autant plus facile et crédible que ces groupes détiennent un fort potentiel de violence. Par crainte de représailles, une partie de la population se détourne des forces régulières de la junte militaire et cherche une forme de repos, de paix et de sécurité chez les groupes irréguliers armés. Présents dans de nombreuses zones, ces groupes dont certains ne sont rien d’autre que des syndicats criminels, vivent de l’extorsion d’argent en échange de protection et de trafics de tous genres. Dans un Etat qui a réussi à placer son territoire sous son autorité, la protection est un bien que le sujet étatique offre sans paiement de contreparties. Au Mali, tout est différent. Depuis le coup d’Etat d’août 2020, la junte ne contrôle qu’une mince partie du territoire national. Le recours à des mercenaires russes particulièrement coûteux n’a pas amélioré la situation ; leur présence dans le pays a contribué à dégrader davantage la situation sécuritaire. La multiplication des acteurs armés publics, semi-publics (les milices de la junte) et privés entrave l’activité économique, accentue la pauvreté et le dépérissement de l’institution étatique. Aucune activité économique, même la plus modeste, la moins complexe (vendre des cacahuètes dans une rue de Yeumbeul, par exemple), ne peut se déployer sans un minimum de pacification des rapports sociaux et de l’espace dans lequel elle s’exerce.
L’Armée malienne, chargée de pacifier le pays, demeure structurellement faible : soldes insuffisantes, infrastructures militaires défaillantes (équipement, formation et stratégie), corruption et manque de professionnalisme. Elle peine à mener une guerre de longue durée, même si l’intensité est basse. L’Armée malienne n’a pas ce dont une armée a besoin pour mener une guerre. Elle n’a ni la stratégie ni la tactique adéquates pour combattre les groupes armés. On entend par stratégie, un plan à long terme visant à atteindre un objectif défini. L’objectif peut être militaire, économique, politique ou autre. Quant à la tactique, elle est l’utilisation des moyens nécessaires à cette fin. L’infrastructure militaire de l’Armée malienne est défaillante. L’armée manque de professionnalisme et de volonté de se battre, de sacrifier sa vie. Les forces françaises, africaines et européennes engagées au Mali n’avaient pas pour mission d’éradiquer totalement les groupes armés ; il s’agissait surtout d’en stopper l’avancée, d’en réduire les capacités et d’en contenir l’expansion. Le reste du travail devait être assuré par l’Armée malienne. Malheureusement, elle n’a pas été capable de profiter de cet appui pour pacifier le pays.
La dégradation de la situation sécuritaire et les défaites récentes fragilisent la junte. Celle-ci fait désormais face à une double menace : d’une part, celle des groupes armés irréguliers qui sont aux portes de Bamako et d’autres villes ; d’autre part, celle de ses adversaires au sein même de son appareil administratif et sécuritaire. L’ennemi qui agit à partir de l’intérieur est souvent plus dangereux que celui qui est à l’extérieur de l’organisation ou du système. Sans préjuger de l’issue, ces évolutions alimentent l’hypothèse d’une transition prochaine et d’un retour à un ordre politique dominé par les civils.
Les revers essuyés par l’Armée malienne et par sa garde prétorienne russe peuvent ainsi être lus comme le symptôme d’un pouvoir en grande difficulté. Si cette tendance se confirme, la junte devra accepter une transition crédible et un calendrier précis de retour à l’ordre constitutionnel. Quant aux mercenaires russes, leur présence dans le pays pourrait devenir de plus en plus difficile à soutenir, tant sur le plan politique que militaire.
Il faut espérer qu’au Sénégal, dans la région et, plus largement, sur le continent, ceux qui avaient trop vite cédé aux séductions de la junte militaire, aux artifices de sa propagande, et avaient fait de la Russie et de Poutine un nouvel objet d’adoration, une nouvelle divinité, auront la lucidité de reconnaître leur péché mortel. Espérons qu’ils auront le courage d’exiger le retour des civils et de l’ordre constitutionnel au Mali, au Burkina Faso et au Niger.
Ces pays n’ont pas besoin de la Russie, puissance impérialiste désireuse de mettre la main sur des territoires de l’ancienne Union soviétique. La Russie est empêtrée dans une guerre qui dure depuis plus de quatre ans. Une guerre qu’elle a commencée sans aucune nécessité contre un adversaire qu’elle ne peut pas soumettre ; cela, malgré sa supériorité en armes, en combattants et en ressources financières. Ce dont ces pays ont besoin, c’est d’un modèle de paix africain capable de rendre la guerre obsolète. Deux hypothèses peuvent être envisagées : soit l’émergence d’une puissance militaire régionale ou africaine avec une compétence militaire robuste, capable d’imposer par les armes la paix et la tranquillité, soit celle d’une coalition de volontaires africains pouvant mettre fin aux guerres privées. Dans tous les cas, aucune solution durable ne pourra être trouvée sans une reconstruction de l’Etat malien. Il est au cœur du problème.
Serigne Babakar DIOP
Yeumbeul
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