Mais qu’arrive-t-il donc à mon pays ?
Je me pose cette question avec l’amertume d’un Sénégalais qui a vu Dakar grandir, s’embellir par endroits, mais aussi se dégrader sous ses yeux. J’ai connu le pays des ambitions industrielles, des grands projets et d’une certaine idée de l’ordre public ; j’observe aujourd’hui, non sans consternation, l’état de certaines de nos artères les plus emblématiques.
Il fut pourtant un temps récent où l’espoir était permis. Le Plan Sénégal émergent avait engagé une transformation économique visible à travers le Ter, le Brt électrique, les autoroutes, les autoponts, l’Aéroport international Blaise Diagne, les pistes de production et les projets agricoles. Beaucoup espéraient alors un pays mieux connecté, plus attractif et capable d’offrir davantage de perspectives à sa jeunesse.
Puis vint l’alternance politique, avec la promesse d’une rupture systémique, d’une gouvernance exemplaire et d’une nouvelle prospérité. Le Peuple avait le droit d’espérer, mais aussi celui d’exiger des résultats. Or, aujourd’hui, une question dérangeante s’impose : comment expliquer que tant d’ambitions affichées cohabitent avec un sentiment aussi persistant de désordre, d’incertitude économique et de dégradation du cadre de vie ?
La route de Rufisque : un musée à ciel ouvert de nos contradictions
Pour prendre la mesure de ce malaise, nul besoin de parcourir tout le territoire national. Il suffit de s’aventurer sur la Route nationale n°1, communément appelée route de Rufisque, entre le rond-point de la Nma et l’échangeur de Hann. Pour qui a connu cette zone industrielle au fil des décennies, le spectacle est saisissant.
Cette artère fut longtemps associée à l’activité économique, aux usines, aux transports et à l’effervescence industrielle de la région dakaroise. Aujourd’hui, certains de ses tronçons donnent plutôt l’impression d’un espace livré à une occupation désordonnée, où la chaussée dégradée, les accotements encombrés, les installations précaires et la multiplication des activités informelles se disputent chaque mètre carré.
On y circule parfois comme dans un parcours d’obstacles, avec cette question lancinante : qui est responsable de quoi, et qui se soucie encore de l’état de cet espace public ?
Les véhicules se faufilent. Les piétons cherchent leur passage. Les marchandises débordent. Les installations s’étendent. Les charrettes croisent les automobiles. Et le citoyen, lui, se demande si l’on attend une catastrophe pour découvrir que la route n’est pas un marché, que le trottoir n’est pas une réserve privée et que l’espace public n’est pas une terre sans propriétaire.
Au Sénégal, nous savons construire des routes. Mais savons-nous encore les préserver, les entretenir et faire respecter leur vocation ?
Voilà une question à laquelle les responsables des infrastructures, les autorités territoriales, les services de voirie et les organismes chargés de la circulation devraient répondre publiquement. Car une infrastructure n’est pas seulement une dépense d’investissement. C’est aussi une obligation permanente d’entretien, de réglementation et de protection. Construire une route à grands frais pour la laisser se dégrader ou se faire progressivement envahir revient à acheter un costume de cérémonie pour ensuite le transformer en serpillière. L’image est peu élégante, j’en conviens. Mais le spectacle de certaines de nos artères ne l’est pas davantage.
Le triomphe du système D : quand l’informel devient la règle
Il faut ici faire une distinction essentielle : l’informel n’est pas, en soi, une honte nationale. Des milliers de Sénégalais vivent de petits commerces, de métiers indépendants, de réparations, de transports et d’activités qui permettent à leurs familles de survivre. Beaucoup travaillent durement. Certains n’ont jamais bénéficié d’un accompagnement suffisant pour intégrer le secteur formel. D’autres affrontent un marché du travail qui ne leur offre guère d’alternatives.
Le problème n’est donc pas l’existence de ces activités. Le problème, c’est l’absence d’une organisation efficace lorsque leur développement se fait au détriment de la circulation, de l’hygiène, de la sécurité et des droits des autres usagers. Comment peut-on durablement accepter que les trottoirs deviennent impraticables, que les accotements servent d’entrepôts improvisés et que les voies de circulation soient progressivement réduites par des occupations qui semblent ne plus rencontrer de limites ?
Faut-il choisir entre le droit au travail et le droit de circuler ? Entre la survie économique des petits commerçants et la sécurité des piétons ? Entre la tolérance sociale et l’application de règles communes ?
Certainement pas.
Mais encore faut-il que les autorités aient le courage d’organiser les activités, de proposer des espaces adaptés, d’accompagner les professionnels concernés et de faire respecter les règles sans arbitraire. Une ville qui abandonne ses espaces publics ne protège pas les pauvres : elle abandonne tout le monde à la loi du plus fort. Le véritable scandale n’est pas qu’un citoyen tente de gagner sa vie. C’est qu’un système public laisse prospérer le désordre sans proposer de solution durable, puis fasse porter aux seuls citoyens les conséquences de son inaction.
Dakar, vitrine de l’émergence ou vitrine de nos contradictions ?
Nous aimons montrer nos infrastructures modernes. Et nous avons raison de les montrer lorsqu’elles améliorent réellement la vie des populations.
Le Ter, le Brt, les autoroutes et les nouveaux aménagements témoignent d’investissements importants. Mais leur existence ne dispense pas de regarder ce qui se passe à quelques kilomètres de leurs stations ou de leurs échangeurs. Une ville moderne ne se résume pas à quelques ouvrages spectaculaires. Elle se mesure aussi à la propreté de ses rues, à l’état de ses trottoirs, à la fluidité de la circulation, à l’accès aux services publics, à la gestion des déchets et au respect des règles communes.
Que vaut une infrastructure de dernière génération si l’environnement immédiat reste livré au désordre ?
Que vaut une ambition d’émergence si le citoyen peine à circuler à pied dans son propre quartier ?
Et quelle crédibilité peut-on revendiquer à l’international lorsque les images de modernité côtoient celles d’un espace public manifestement mal organisé ?
Avec les Jeux Olympiques de la Jeunesse de Dakar 2026, cette interrogation prend une dimension particulière. L’accueil d’un événement international devrait nous inciter à accélérer l’amélioration du cadre urbain, non à nous contenter de repeindre la façade. L’émergence ne se mesure pas seulement à ce que l’on construit pour être photographié, mais à ce que l’on entretient pour être vécu.
Nos politiciens : champions du discours, absents du trottoir ?
Le Sénégal ne manque ni de discours ambitieux ni de déclarations solennelles. Chaque nouvelle équipe arrive avec son vocabulaire, ses priorités, ses diagnostics et ses promesses. Mais qui rend compte de l’état réel des routes, des caniveaux, des marchés, des trottoirs et des quartiers ?
Qui explique pourquoi des dégradations visibles perdurent, pourquoi les responsabilités semblent se disperser entre plusieurs services et pourquoi les citoyens ont parfois l’impression que personne ne répond de rien ?
L’ancien régime ne peut être exonéré de ses responsabilités. Le nouveau ne peut pas davantage se réfugier indéfiniment derrière l’héritage de ses prédécesseurs.
Une alternance démocratique change les équipes dirigeantes ; elle ne suspend pas les obligations de l’Etat. La continuité du service public exige que les responsables successifs rendent compte des résultats, des retards, des budgets dépensés et des mesures correctives. Le citoyen n’a pas besoin d’une nouvelle explication sur les difficultés héritées. Il a besoin de savoir ce qui sera fait, par qui, dans quel délai et avec quels moyens. La politique n’est pas l’art de désigner éternellement le coupable précédent ; c’est l’obligation de répondre des décisions présentes. A force de transformer chaque problème en querelle entre camps politiques, nous finissons par oublier le problème lui-même. Pendant que les uns défendent les réalisations de leurs prédécesseurs et que les autres dénoncent leurs erreurs, la route continue de se dégrader, les déchets ne disparaissent pas par décret et les piétons ne récupèrent pas leurs trottoirs grâce à une conférence de presse.
Le spectacle politique continue. Le spectacle urbain aussi.
Une élite politisée, un débat public saturé
Le malaise ne concerne pas uniquement les élus. Il touche également notre manière de débattre des affaires publiques.
Trop souvent, les questions essentielles -emploi, productivité, éducation, santé, urbanisme, entretien des infrastructures et qualité de l’administration- sont absorbées par des affrontements politiques qui laissent peu de place à l’évaluation objective des résultats. Le débat public gagnerait à consacrer davantage de temps aux données, aux solutions et au suivi des engagements. Les médias ont ici un rôle déterminant. Ils doivent pouvoir interroger les autorités, vérifier les annonces, confronter les promesses aux réalisations et donner la parole aux citoyens, sans transformer chaque dossier en duel partisan. Il ne s’agit pas d’exiger une presse sans opinions. Il s’agit de défendre une presse capable de placer les faits au-dessus des réflexes de camp. Car une société où chaque problème est immédiatement traduit en soutien ou en opposition à un dirigeant finit par perdre la capacité de réfléchir collectivement. Un pays ne progresse pas lorsque chacun cherche à gagner la bataille du récit, mais lorsque tous acceptent de regarder les faits et d’en tirer les conséquences.
Et maintenant, qui fait quoi ?
La critique ne suffit pas. Si la route de Rufisque est devenue le symbole de nos contradictions, elle doit aussi devenir un test concret de notre capacité à agir.
Il faudrait d’abord établir un diagnostic public des tronçons dégradés, des occupations de l’espace public, des problèmes de drainage, de circulation et de sécurité. Ensuite, identifier clairement les responsabilités des services de l’Etat, des collectivités territoriales et des organismes chargés des infrastructures.
Puis publier un calendrier d’intervention, avec des priorités, un budget, des responsables désignés et des indicateurs permettant aux citoyens de suivre les progrès. Enfin, organiser les activités économiques informelles au lieu de se contenter d’opérations ponctuelles de déguerpissement qui déplacent le problème sans toujours le résoudre.
Il faudrait aussi protéger les piétons, rendre les trottoirs praticables, assurer l’évacuation des déchets et mettre en place un entretien régulier. Ces mesures ne nécessitent pas nécessairement de nouveaux slogans. Elles nécessitent surtout de la coordination, de la constance, des moyens et une volonté d’assumer les résultats. Pourquoi ne pas faire de la route de Rufisque un projet pilote de reconquête de l’espace public, associant autorités, commerçants, transporteurs, riverains et usagers ?
Ce serait une manière concrète de démontrer que la transformation du Sénégal ne se limite pas aux grandes annonces nationales.
Conclusion : Mon pays mérite mieux que cet éternel brouillard
Je ne suis pas de ceux qui pensent que tout était parfait hier et que tout serait mauvais aujourd’hui. Le Sénégal a connu des progrès, des erreurs, des réalisations et des échecs sous plusieurs gouvernements. Mais reconnaître les progrès du passé ne doit pas interdire de critiquer les insuffisances du présent. Et dénoncer les difficultés actuelles ne doit pas nous empêcher d’examiner lucidement les responsabilités accumulées au fil des décennies.
Ce qui m’inquiète, c’est cette impression de voir notre énergie collective absorbée par la politique politicienne, tandis que des problèmes élémentaires de vie quotidienne demeurent insuffisamment traités.
Le Sénégal dispose de ressources, de compétences, d’une jeunesse entreprenante et d’une diaspora qui conserve souvent un attachement profond au pays. Il mérite un cadre de vie à la hauteur de ses ambitions.
Il mérite des routes entretenues, des trottoirs accessibles, des activités économiques mieux organisées, des services publics responsables et des dirigeants qui comprennent que la dignité nationale commence aussi au coin de la rue. Un pays ne devient pas émergent parce qu’il possède des infrastructures modernes. Il le devient lorsque ses institutions, ses citoyens et ses dirigeants savent les faire vivre, les entretenir et les mettre au service de tous. Alors oui, je repose la question : mais qu’arrive-t-il donc à mon pays ?
Et surtout : quand cesserons-nous de nous contenter de commenter le désordre pour enfin nous organiser afin d’y mettre un terme ?
Le Sénégal ne manque pas de discours. Il manque trop souvent de continuité dans l’action, de responsabilité clairement assumée et de résultats visibles dans le quotidien des citoyens. Que ceux qui gouvernent aujourd’hui soient jugés sur leurs actes. Que ceux qui gouvernaient hier répondent des leurs. Et que les citoyens cessent d’être les spectateurs résignés d’une pièce dont ils financent les décors sans jamais en voir la fin. Parce qu’au bout du compte, l’émergence n’est pas un slogan électoral. C’est une discipline collective.
Abou FALL
Contribution citoyenne
Cité Asecna – Rufisque
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