Les commentaires autour du soutien du President Bassirou Diomaye Faye à la candidature de son prédécesseur, Macky Sall, au poste de Secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (Onu), n’ont pas suffisamment mis en lumière les enjeux de cette élection dont l’impact ira bien au-delà des péripéties politiques sénégalaises.
Si Macky Sall ou l’un de ses compétiteurs -Rafael Mariano Grossi (Argentine), Rebeca Grynspan (Costa-Rica), María Fernanda Espinosa (Equateur), Michelle Bachelet (Chili), Carolyn Rodrigues Birkett (Guyane)- est élu en janvier 2027, il devra prouver la raison d’être de l’Onu. C’est un défi existentiel qui marquera comme jamais le mandat du Secrétaire général.
Onu ou Donald Trump
En effet, le nouveau Secrétaire général entrera en fonction dans un contexte où l’Onu cohabite désormais avec le Conseil de la paix («Board of Peace»), cet organe concurrent de l’Onu créé et dirigé depuis janvier par Donald Trump, Président d’un pays qui dispose d’un droit de veto au Conseil de sécurité et qui ne cesse de se demander «à quoi sert l’Onu», fustiger une Onu au «potentiel immense mais loin de s’en montrer à la hauteur» et de relever que «tout ce qu’ils semblent faire, c’est rédiger des lettres très fermes, sans jamais agir ensuite. Ce sont des paroles creuses, et les paroles creuses ne mettent pas fin aux guerres» (Assemblée générale des Nations unies, septembre 2025). Ajoutant les actes à la parole, les Etats-Unis se sont retirés ou ont suspendu le financement de plusieurs organes de l’Onu tels que le Conseil des droits de l’Homme, l’Organisation mondiale de la santé ou encore l’Unesco.
Dans ces circonstances, le nouveau Secrétaire général aura 3 options : 1) réaffirmer la primauté de l’Onu et ses 193 Etats-membres dont certains ont explicitement justifié leur refus d’adhérer au Board of peace comme la France ou l’Allemagne ; 2) coopérer de manière pragmatique en acceptant de travailler avec le Board of peace en veillant par exemple à ce que toute action soit conforme à la Charte des Nations unies et, lorsque c’est nécessaire, placée sous le contrôle du Conseil de sécurité ou de l’Assemblée générale, comme l’a fait Antonio Gutteres à propos de la mise en œuvre de l’accord de cessez-le-feu à Gaza ; 3) Construire des alliances alternatives avec l’Union européenne, l’Asean, la Ligue arabe et les autres organisations régionales ; 4) Accélérer les réformes de l’Onu car Board of peace ou pas, l’Onu traine des décennies de dysfonctionnements et une profonde crise de légitimité qui l’ont considérablement affaiblie.
Etre audible dans un monde fragmenté
Le mandat du nouveau Secrétaire général s’ouvrira dans un environnement régional fragmenté. Les Amériques sont désormais sous pression de la doctrine «Donroe», en référence à la doctrine Monroe du XIXe siècle, du nom du Président américain James Monroe. Sous Donald Trump, c’est un nouvel ordre fondé sur la sécurité aux frontières, le protectionnisme économique et la lutte contre l’influence chinoise, ainsi que l’a montré la reprise en main du canal de Panama, mais également l’extradition du Président du Venezuela, Nicolas Maduro, la pression croissante sur Cuba et le soutien aux régimes amis en Argentine, Colombie ou Chili. En Europe, le nouveau Secrétaire général aura fort à faire pour faire réentendre la voix de l’Onu dans le conflit ukrainien, et même dans les débats sur la souveraineté de la défense européenne au moment où l’Otan est également remise en cause par les Etats-Unis. En Afrique, les mêmes conflits qui ont agité le mandat de Guterres continueront d’occuper l’agenda du nouveau Secrétaire général, que ce soit au Soudan où l’Onu devra faire reculer les puissances du Golfe impliquées dans le conflit entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide ; dans l’Est de la République démocratique du Congo où l’Onu devra trouver sa place entre les multiples médiations de Washington et de Doha ; et bien sûr, le Sahel où la Minusma a été chassée par la junte malienne en 2023. Au Moyen-Orient, le nouveau Secrétaire général devra faire face aux conséquences humanitaires de l’offensive israélienne à Gaza et en Cisjordanie dans un contexte où l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (Unrwa) a été déstabilisé par les accusations d’Israël quant à l’implication de certains de ses employés dans les attaques sanglantes du 7 octobre 2023. Alors que personne n’ose imaginer le moindre rôle pour l’Onu dans un éventuel cessez-le-feu, il faudra bien au nouveau Secrétaire général trouver les moyens de se relégitimer dans les conflits interminables du Moyen-Orient, relancés par la guerre en Iran et les tensions autour du détroit d’Ormuz.
Les qualités d’un bon Secrétaire général
Répondre à ces multiples foyers de crise requerra pour le nouveau Secrétaire général, une diplomatie préventive avisée, une robuste capacité de médiation face à des Etats désormais affranchis du Droit international et le deploiement d’une action humanitaire à la hauteur des drames de Gaza, d’El Fascher ou de Goma. Le nouveau Secrétaire général devra être aussi de son époque pour embrasser, grâce à ses agences dont certaines ont prouvé leur utilité, les enjeux de l’époque comme la révolution de l’Intelligence artificielle, le réchauffement climatique et le retour des pandémies. Voilà qui rendrait à nouveau l’Onu audible. Et alors, seulement, son Secrétaire général disposera de l’autorité nécessaire pour engager les reformes tant attendues, et d’abord de ce Conseil de sécurité, reflet dépassé d’un ordre aristocratique post-2e Guerre mondiale où cinq Etats détiennent un droit de veto sur tout, et ensuite du fonctionnement bureaucratique de l’organisation où transparence et financement durable ont toujours fait défaut.
Appartenant à tous et à personne, l’Onu a toujours eu bon dos. Elle n’a pas mérité l’excès d’honneur qui lui était fait dans l’après-guerre. Elle ne mérite pas davantage l’excès d’indignité d’aujourd’hui. Il n’empêche que le profil du Secrétaire général qui sortira des joutes diplomatiques du moment dira beaucoup du sort que les Etats réserveront à l’Organisation des Nations unies dans les années qui viennent.
Directrice Afrique
Africa Council
