Certains partisans de Sonko répondent contre la critique de la passion moutonnière de la majorité de ses partisans, qu’il y a dans cette engeance des universitaires, des «cadres» de haut niveau, etc. Cet argument est non seulement léger, mais la preuve d’une inculture manifeste. Il n’est pas concevable qu’une association d’aveugles ou d’ignorants constitue par elle-même une force idéologique ou politique. De tout le temps, l’engagement moutonnier n’a été qu’un instrument d’une volonté de puissance d’une certaine élite qui s’est sentie longtemps marginalisée et qui, justement, mobilise les moutons autour de l’idée d’exclusion. Ces intellectuels qui mettent en avant leur cursus universitaire ou leur savoir académique pour justifier leur ancrage dans cette engeance sont l’expression authentique d’une technocratie comme caution scientifique d’une imposture.

Il faut lire «Théorie du récit. Introduction aux langages totalitaires» ou «Le langage meurtrier» de Jean-Pierre Faye pour comprendre comment les éléments de langage savamment élaborés par des «experts» finissent par produire une forme d’encerclement des esprits. La machine narrative n’est pas créée par des esprits ordinaires, c’est le travail méticuleux de personnes nanties d’une science respectable. Les narratifs totalitaristes, d’Extrême-droite et fascistes trouvent leur efficacité maléfique dans la candeur d’un peuple en quête du messie ou de la rédemption. Ces récits mensongers et manipulateurs se partagent, s’emboitent et circulent dans la société pour constituer une sorte de paradigme ou une «épistémè» au sens foucaldien du terme. Ils fascinent d’abord les plus faibles, charment (au sens magique du terme) les pseudos intellectuels qui en sont les relais propagateurs, et exploités par les populistes.

Dans les épigraphes de la première partie, «L’oscillateur sémantique», de «Théorie du récit», JPF cite plusieurs auteurs dont deux sont particulièrement fascinants. Le premier, Ernst Jünger, («Sur la douleur», 1934) : «de même, un Etat total présuppose au moins un seul Homme total» ; le second, l’inénarrable Joseph Goebbels : «Lui seul a le don de transformer par la puissance du verbe.» Il n’y a aucune espèce de différence entre de tels discours et ceux qui sont servis par les théoriciens de cette engeance qui a piégé l’idéal panafricaniste et les idéaux décolonialistes. Le fait qu’un mensonge, comme ce baratineur appelé Sonko puisse avoir un succès populaire, n’a rien d’étonnant ni même de nouveau. Ça s’est toujours passé comme cela, et c’est en partie grâce au silence ou à la complicité des intellectuels. On ne mesure pas la qualité d’un discours ou d’une idée par le calibre de ceux qui les portent, mais bien par des critères épistémiques objectifs.

Prétendre que toutes les révolutions ont connu des périodes d’incertitude, des personnages qui, une fois au pouvoir, ont opté pour la trahison pour des raisons obscures, c’est une oscillation sémantique comme Sonko sait le faire. Comment quelqu’un qui a bénéficié de fonds politiques comme aucun Pm n’en a jamais bénéficié, peut-il se targuer d’être dans une révolution qui prétend mettre fin au système des privilèges indus ? Un Pm qui, dans un pays exsangue comme le Sénégal, se permet de se balader en jet privé ou avec l’avion de commandement du président de la République peut-il incarner le rôle de Mamadou Dia ou de Thomas Sankara ? Ousmane Sonko a toujours dit que les fonds politiques sont haram (illicites) ; aujourd’hui qu’il a fini de s’en gaver comme un petit bourgeois dénué de conscience, il fait osciller son discours. Il est aidé dans cette funeste entreprise de manipulation par des lettrés et des intellectuels revanchards et/ou prétentieux. Les intellectuels et leur part de responsabilité dans le mal du monde.

Julien Benda a parlé de trahison des clercs, Boniface, des intellectuels faussaires : dans ces deux critiques de la posture des intellectuels, il y a la faillite de l’homme de science dans sa représentation du réel. Le scientifique, l’artiste et le politique prétendent tous représenter le réel, mais chacun d’eux sait également comment dissoudre ce qui est pour recréer ou réorganiser le réel. Mais l’homme de science et l’homme politique sont très souvent moins honnêtes que l’artiste dans l’entreprise de représentation du réel. Car l’artiste avoue volontiers prendre la liberté de s’écarter du réel pour mieux le représenter, là où les deux autres nous promettent une conformité qu’ils savent parfaitement impossible à réaliser. Ils persistent malgré tout à jurer qu’ils représentent la réalité fidèlement.

L’homme de science, principalement l’intellectuel (car il m’est difficile de croire l’existence d’un intellectuel sans aucune espèce de science), a ceci de fâcheux qu’il s’enferme très souvent dans la pseudo-science pour faire office de scientifique ou d’expert. Utiliser le statut de scientifique pour véhiculer une idéologie ou une volonté de puissance, ce n’est ni de la science ni de la politique, c’’est de la prestidigitation.

L’homme politique prétend représenter fidèlement le peuple, les aspirations de celui-ci. Il prétend souffrir le martyre pour la rédemption du peuple, il prétend traduire avec clarté et sagesse une vision confuse émanant d’un peuple qui veut le bien mais qui ne le voit pas (pour parodier Rousseau). Paradoxalement, cyniquement devrait-on dire, c’est en prétendant servir de Visage au peuple qu’il grimace et se transforme en loup parmi des moutons dont il assure la garde. C’est dire ! On comprend pourquoi il y a des intellectuels qui sont des agents inamovibles des représentants (du peuple ou de la nature) : ils vendent de l’expertise non à des décideurs qu’ils savent être capables de changer le monde, mais plutôt à des positions. Et le pire est qu’ils ne vendent pas en vérité une expertise mais, à l’image de la sagesse que prétendaient enseigner les sophistes, une fausse expertise qui, bien qu’ayant l’attrait de science, n’a aucune espèce d’impact sur l’état des choses. Un journaliste, communicant, qui a flirté avec le régime de Wade, celui de Macky, s’est ainsi exclamé : «Sonko est un leader total» ( ?)

Un leader total ? Macky Sall n’a-t-il pas été maire, Dg, député, ministre, Pm, président de l’Assemblée nationale et président de la République. Léegi nak ? Un scientifique a le droit de faire une prévision, c’est le principe du déterminisme qui fonde la science qui le lui permet. En revanche, faire de la prophétie ou de la prophétie auto-réalisatrice, c’est détourner la connaissance à des objectifs purement politiques. Hat trick dites-vous ? Un coup de chapeau n’est pas réalisé par la tricherie et le mensonge. Le hat trick n’est pas le fruit de l’imposture, c’est le résultat d’un génie ou d’un talent cultivé dans le labeur, l’exercice constant et l’humilité. Il faut éviter la tentation de vendre le peuple au diable, je veux dire au politicien populaire. L’intellectuel doit éviter d’éclairer la voie des dominants, c’est plutôt celle des faibles qu’il a l’obligation d’éclairer. Or, il y a de ces discours qui contribuent à abrutir le peuple par un langage grandiloquent mais insignifiant, ou à l’offrir, pieds et mains liés, au dominant.

Ceux qui veulent comprendre comment des intellectuels ont toujours servi les mauvaises causes avec abnégation et science, peuvent lire cet article sur les travaux de Jean-Pierre Faye.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2013/08/02/le-nazisme-des-intellectuels_3456984_3232.html

Alassane K. KITANE