Il y a une tristesse particulière à observer le Sénégal de cette époque fracturée. Le monde traverse un de ces moments que les historiens nommeront plus tard un tournant, une rupture, une cassure dans la continuité des choses. Nous y sommes. Et notre pays n’en est pas préservé. Les crises ne respectent pas les frontières des Etats faibles ; elles les traversent, les amplifient, s’y installent.

Le Mali, ce pays frère, cette chair de notre chair sahélienne, nous en donne la mesure la plus cruelle. Pris entre une instabilité politique chronique et une guerre qui dévore le Sahel depuis des années, il sombre dans une nuit dont on ne distingue pas encore l’aube. Ce qui se passe à Bamako n’est pas une affaire étrangère.

A l’échelle du monde, la guerre déclenchée par Trump et Netanyahu contre l’Iran a plongé l’humanité dans une incertitude profonde. Le blocus du détroit d’Ormuz -artère vitale par laquelle transite une part considérable du pétrole mondial- paralyse les échanges, fait grimper les prix des hydrocarbures et des denrées essentielles, et vient peser sur des économies africaines déjà exsangues. Des économies que la pandémie avait éprouvées, que l’inflation persistante avait laminées. Et pourtant, au Sénégal, on regarde ailleurs.

Ce que je vois, c’est un Peuple qui végète. Les jeunes, diplômés ou non, errent dans un marché du travail atone qui dévalue leurs efforts avant même qu’ils ne commencent. Les mères et pères de famille portent, avec dignité, le poids de ménages entiers. Les paysans affrontent un climat devenu imprévisible, hostile, presque malveillant. L’accès à des soins dignes, à une éducation de qualité, à un logement décent -ces promesses républicaines fondamentales- demeure, pour une majorité de Séné­galais, un horizon qui recule à mesure qu’on s’en approche.

C’est là, précisément là, que réside la blessure centrale. Pendant que les Sénégalais souffrent, celles et ceux qui ont la responsabilité historique de transformer ce pays ne vivent que pour une seule obsession : conserver les privilèges éphémères que confère le pouvoir. La rigueur dans la gestion des affaires publiques, l’engagement sincère au service des citoyens, la construction d’un développement inclusif -tout cela est sacrifié sur l’autel d’une politique de survie où l’intérêt général n’est convoqué que lorsqu’il sert des agendas inavouables.

L’élection présidentielle de 2029 est encore loin. Mais elle a déjà pris possession des esprits et des agendas. Les ambitions se déguisent en vocations, vieux théâtre politique dont les Sénégalais connaissent la mise en scène par cœur. Plutôt que de réformer, on calcule. Le présent -votre présent, notre présent commun- est hypothéqué par des projections électorales que personne n’ose formuler franchement. Le Peuple, dans cette logique cynique, n’est qu’un instrument que l’on range entre deux scrutins et que l’on ressort, poli et souriant, quand vient l’heure des urnes.

Je ne dis pas que tout cela me surprend. Celles et ceux qui sont aux affaires -leur rapport organique au pouvoir, leur habileté consommée à métaboliser chaque crise en opportunité personnelle-, je les connais suffisamment pour ne plus m’en étonner. Ce qui me saisit encore, parfois, dans un mouvement que je ne saurais qualifier ni d’espoir ni d’illusion, c’est la patience d’un Peuple qui, malgré tout, persiste à croire. Cette patience est une vertu. Elle est aussi une force politique dormante…

Ce que traverse le Sénégal mérite la chronique d’une époque politique troublée. Et cette chronique, il faut l’analyser avec les yeux ouverts. Il faut la nommer, cette crise -non pour s’y complaire, mais pour en sortir lucide. Je laisse cette tâche ardue à l’essayiste Felwine Sarr. Lui et ses invités pourront nous éclairer des mots de Gramsci sur la crise : «La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne, on observe les phénomènes morbides les plus variés.»

Mais peut-être que l’interrègne, justement, est aussi le temps des possibles. Le temps où ceux qui pensent, écrivent, enseignent, organisent, ont encore la chance de peser sur ce que sera le nouveau. A condition de ne pas se taire.

Birane DIOP