Il y a deux choses qui tuent à petit feu le progrès : l’ignorance insolente ou prétentieuse et la science non pondérée par la vertu. La problématique des langues nationales, notamment le wolof, est déviée, détournée et domestiquée par des enjeux politiques et pseudo-scientifiques. Parler wolof est, pour moi, le Sérère, une nécessité, une économie de temps et d’énergie, bref du pragmatisme. Le wolof étant ce qu’il est, fonctionne comme un trait d’union et un ciment. C’est une chance et non un problème.
Cependant, parler wolof ne prémunit personne de la mauvaise foi, de la tricherie, de la perversité et de la manipulation des masses. Tout dépend de ce qu’on dit en wolof, du comment on le dit et du pourquoi on le dit. Le problème avec nos intellectuels, c’est qu’ils aiment à la fois la gloire populiste et la science. Aussi nous arrive-t-il de fonctionner comme des charognards des idées. Au lieu de réfuter pour enrichir une idée, on la chatouille et on en fait un avatar intellectuel pour afficher un ancrage dans la science ancrée dans la culture ou pour hâter un statut scientifique. Dans son livre La vérité est une question politique, Gloria Origgi met en lumière certaines pratiques dans le monde intellectuel et scientifique qui, à mon avis, expliquent certaines promotions surfaites.
Les publications sont devenues non une priorité scientifique, mais un moyen d’avoir une audience sociale. Combien sont-ils à écrire des livres qui ne sont référencés ou cités que par leur cercle d’amis ? Certains intellectuels préfèrent l’approbation de la foule plutôt que la rigueur scientifique qui expose souvent à la marginalisation (la notion d’épistémologie de l’ignorance est sous ce rapport édifiante). X et Y et Z étant amis se font mutuellement service en se citant réciproquement. Pire, il y a des revues scientifiques qui font un blanchiment intellectuel dévergondé. La langue wolof ne saurait être un refuge pour une idéologie politique : s’il est vrai que les décideurs sont les leviers du mouvement, le travail scientifique doit être protégé de l’influence et de la prédation politiques.
Si le Science Citation Index (Sci) a été créé (par Eugene Garfield en 1964, comme base de données bibliographique de référence couvrant les revues scientifiques et techniques les plus influentes), c’est pour justement lutter contre ce genre de pratique consistant à organiser une pollution épistémique (une forme de chambre d’écho ?). La fécondité des publications (quantité) devient, subtilement, un étalon d’expertise, surtout dans ce monde dominé par les médias sociaux où n’importe quel influenceur prend les allures d’un expert ; et où les experts mentalement instables se transforment en influenceurs. On sait qu’on peut publier cent livres qui n’ont aucune espèce d’écho au sein de la communauté scientifique. Prudence ! Les intellectuels X, Y, Z constituent (ils peuvent ne pas s’en rendre compte) un champ gravitationnel où tout le monde influence tout le monde comme dans le modèle naturel mis au jour par la physique newtonienne. Cette chorégraphie intellectuelle n’est pas loin de l’arnaque, et pourtant ça marche comme dans le cosmos. Ce n’est pas forcément glorieux sur le plan épistémique pur, mais ça donne une crédibilité médiatique et, par ricochet, politique.
Les dangers qui guettent l’intellectuel : la totémisation et la ritualisation
Certaines personnes deviennent consciemment ou inconsciemment des totems. Le propre d’un totem, ce n’est pas seulement le fait d’être entouré de mystères et de tabous, c’est plutôt la raison occulte ou inconsciente de cette totémisation et de ces tabous. Freud (Totem et Tabou) estime que c’est le remords consécutif au meurtre du père de la horde primitive qui est à l’origine de cette idéalisation outrancière du père et de son institution en Totem et, plus tard, en Dieu. Chez nous au Sénégal, toutes les élites récalcitrantes au Projet ont été vouées aux gémonies. L’anti-intellectualisme est l’auréole insolente de tout projet populiste. Au Sénégal comme aux Etats-Unis, les intellectuels qui n’ont pas accepté d’être mis au pas paient chèrement leur liberté. Une horde déchaînée d’insulteurs et de diffamateurs s’est autorisé une vendetta contre toutes les dissonances cognitives.
Dans ce trou noir de la pensée libre, ils se sont rendu compte de la vanité de leur entreprise consistant à faire le désert intellectuel autour d’eux. Le besoin d’avoir une caution intellectuelle pour masquer leurs carences les a vite rattrapés. Aussi se sont-ils engagés dans la canonisation de tous ceux qui leur semblaient plus ou moins sympathiques par leur rapport à la perception du projet. Ils en ont fait des totems, des mythes, des cautions morales et intellectuelles capables au moins de remorquer (par leur aura et leur légitimité scientifique ou intellectuelle) le wagon profondément embourbé dans le sable mouvant de l’imposture, à savoir le projet lui-même.
La ritualisation est l’autre partie de l’attelage : l’évocation du nom ou de l’œuvre de Séex Anta Jóob est comme une litanie à réciter par tout membre candidat à l’initiation pour être membre éminent d’on ne sait quelle secte. On a fait de la cause panafricaniste et de la problématique des langues nationales, principalement du wolof, des outils de propagande pour une légitimation politique et morale. C’est de l’arnaque. La meilleure façon de tuer un débat scientifique, c’est de le ritualiser. La ritualisation est un gage de popularité et elle peut être un indice supplémentaire dans la cote de popularité d’un scientifique. Gloria Origgi a bien raison de distinguer l’influence de l’expertise réelle, car la popularité d’un homme ne garantit nullement son autorité épistémique : «L’influence mesure la popularité d’un expert auprès d’un public qui va au-delà de la communauté scientifique, et la capacité d’un message à mobiliser les actions d’autrui. Comme elle est déduite des actions d’autres personnes vis-à-vis du message de l’expert, elle constitue un indicateur réputationnel différent de l’autorité épistémique. L’influence permet de contourner l’autorité épistémique essentiellement dans les cas où la compétence «officielle» de l’expert en question est sous-évaluée par la communauté de ses pairs.» Chapitre 3
Le wolof n’est pas une panacée, c’est juste un outil (d’émancipation linguistique, mais ça ne suffit pas pour parler d’émancipation culturelle et scientifique) dans la quête de leviers pédagogiques plus simples et plus performants. Une langue n’est pas forcément promotrice ou fécondatrice de sciences. C’est l’inverse qui me semble plus plausible. Quelle que soit la langue, les progrès de la science et le renouvellement de la pensée l’enrichissent. On présume que l’apprentissage dans les langues nationales est plus propice à l’acquisition et à l’assimilation rapide et qualitative des savoirs. C’est pour moi une évidence : l’apprentissage de la langue étrangère est déjà un manque à gagner, un temps coûteux. Mais, il faut bien qu’on s’entende :
1. Le wolof n’exonère personne de la pensée logique, de la rigueur argumentative, et des autres opérations de base pour faire la science. Encore une fois, la langue n’est pas toute la pensée, encore moins la culture.
2. Faire du wolof la langue d’acquisition du savoir est une réforme sérieuse pour ne pas tomber dans les mêmes travers que Madagascar et certains pays arabes. Il faut laisser ce travail aux spécialistes : linguistes, pédagogues, sociologues, etc.
3. Le plus important n’est pas d’enseigner et d’apprendre en wolof, mais de traduire la science existante dans nos langues. C’est un travail sérieux. Ecrire un livre de mathématiques pour le primaire, c’est déjà bien, mais la chaîne ne doit pas être rompue, sinon on sera obligé de réapprendre d’autres langues pour être à niveau.
4. Cet argument peut paraître subjectif ou arbitraire, mais il faut craindre que la diversité des langues dans notre pays devienne un problème, surtout avec un nationalisme linguistique à fleur de peau. Je suis très sceptique envers cette lubie d’enseigner dans plusieurs langues selon les spécificités régionales : bien qu’étant scientifiquement défendable (il y a d’ailleurs beaucoup d’exemples à travers le monde) et moralement noble, cette idée est grosse de dangers. Ceux qui suivent avec intérêt l’organisation du Bac et surtout du Brevet, peuvent comprendre mon scepticisme.
Alassane K. KITANE
