Le brutalisme comme forme de gouvernance consistant à brutaliser les rapports sociaux et politiques et à anéantir tout contre-pouvoir est à mon avis une forme du pouvoir grotesque. Plus c’est grossier, davantage ça convient à l’électorat et à l’élite populistes. L’électorat populiste étant majoritairement constitué de rejetés, d’opprimés par la malchance ou par la mal gouvernance, de repentis en quête de rédemption, etc., trouve dans la brutalité une forme de ravissement de sa colère ressentimiste. Quant aux élites populistes, elles sont motivées par une rancœur ayant ses origines dans les tréfonds de leur Moi : la seule façon pour elles de combler la médiocrité de leur âme est le grotesque.

Quand on entend Trump bafouer et baragouiner sur la toute-puissance des Etats-Unis, on a l’impression d’écouter un enfant qui balbutie pour prouver au monde entier qu’il EST quelqu’un. Son langage corporel est déjà révélateur d’un conflit qu’il a du mal à résoudre : sa mimique, sa posture artificiellement hautaine, son regard parfois perdu, comme celui d’un vampire, manquent de cohérence interne et de cohérence avec le réel. Ce monsieur parle d’ailleurs comme un vulgaire activiste, il ne parle jamais comme un leader conscient des enjeux du monde et prêt à marquer sa Présidence en apportant à l’humanité un espoir de grandeur.

Chez le populiste, comme chez son âge supérieur, le fasciste, ce qu’on appelle proprement Effraction est institutionnalisée. Imbu de sa personne jusqu’à l’extrême, le populiste se croit effectivement investi d’une mission messianique (chez nous quelqu’un s’est autoproclamé sans gêne «gardien de la révolution»), d’où sa propension à forcer les barrières morales ou légales. Cette institutionnalisation de l’effraction donne ainsi au leader populiste le sentiment d’être irresponsable et, par conséquent, pur d’une pureté qui le met à l’abri du jugement moral. C’est évidemment une forme de compensation, car c’est en général un personnage dont la vacuité intellectuelle et le manque de probité morale supplicient sa conscience en permanence.

Le brutalisme politique ou culture grotesque du pouvoir est une supercherie mentale qui convertit la corruption des âmes en guidance. C’est ce qui fait que les grands criminels se présentent toujours en sauveurs de l’humanité : il y a un trouble de la personnalité qui les empêche de faire la distinction entre leurs fantasmes et la réalité. Il y a une grande affinité entre enfance, populisme et le primitif : le langage a pour eux une sorte de vertu prophétique ou magique. Ils pensent inconsciemment qu’ils enfantent les choses par leurs paroles faites pourtant d’excès, de non-sens et d’outrages à autrui. Leur verbe venimeux peut détruire une personne rien qu’en la désignant comme ennemi du Peuple ou de leur engeance. Entendre Trump traiter le guide suprême de «méchant» après qu’il a lui-même autorisé le bombardement ayant tué 175 filles, c’est grotesque et hallucinant. La logique, le droit, la morale internationale sont intentionnellement persifflés et offerts à la vindicte populaire : Trump se comporte exactement comme un enfant. Pour lui, le monde doit se régler à ses humeurs, il demande ce qu’il veut, exige, de qui veut avoir la chance d’échapper à sa furie, l’impossible.

Le brutalisme est exactement dans la même posture en ce qui concerne les relations internationales. Les pays occidentaux sont dans un brutalisme politique permanent et sans gêne, avec une arrogance qui frise le délire obsessionnel. C’est tellement évident que le lexique qu’il utilise change en fonction des aires géographiques. Le vocabulaire péjoratif et, à la imite méprisant, utilisé contre les dirigeants des pays arabes et africains montre que ces gens sont d’une brutalité et d’un cynisme absolument révoltants. Ils se font volontairement de fausses idées sur tout ce qui est différent et les répètent comme un disque rayé dans leurs médias comme dans leurs discours politiques. Ce comportement compulsif affecte même les grands intellectuels occidentaux pris dans l’étau (devenu ethos) d’une épistémè du mensonge ou des faits alternatifs. Ils ne doutent plus, du moins ils ne doutent que dans leur propre univers : dès qu’il y a confrontation d’univers multiples, ils se réfugient dans la sentence, la condescendance et la conjuration.

On comprend pourquoi le vent populiste souffle partout. La société de consommation est fiévreuse ou frileuse quand il s’agit d’esprit critique : l’imitation et le conformisme sont ses règles tacites les plus souterraines. L’homme moderne adore être domestiqué, il a curieusement besoin de berger alors qu’il a tous les moyens pour être toujours plus libre. Las ou incapable de produire, l’homme d’aujourd’hui devient fatalement un «one unidimensional man». Les populistes s’en donnent alors à cœur joie en surfant sur les faux ennemis et les faux défis pour avoir leur troupeau. Le leadership n’est donc plus qui est le plus apte à gouverner, mais qui est le plus habile à dénicher des ennemis et des crises (Sonko au Sénégal). La forfanterie est perceptible jusque dans la posture et la garde-robe du populiste ; même sa foi est ostensible !

La psychologie des populistes est une œuvre qui doit mobiliser les démocrates et les républicains du monde entier, car ce sont les ultimes ennemis de la démocratie. Quand un homme au Qi médiocre se hisse au-dessus de tout le monde et devient le maître d’un pays ou du monde dit libre (pour ce qui concerne Trump), la seule chose qu’il peut faire pour impressionner, c’est la brutalité, l’outrance dans ses moindres gestes ou paroles. Dans la tête du populiste, le fait d’être obéi suffit comme critère de vérité et de bien, tout le reste peut être sacrifié.

Alassane K KITANE