Le temps des avertissements, alertes et accusations polis est dépassé. Le moment exige désormais des paroles claires et une lucidité sans détour. Le Sénégal s’installe dans une situation préoccupante où la République semble enfermée dans une compétition politique prématurée dont l’horizon unique paraît être la Présiden­tielle de 2029.

Ce qui devrait être un Pouvoir exécutif uni par la responsabilité de gouverner donne aujourd’hui l’image d’un sommet traversé par une rivalité devenue manifeste. Le président de la République et son Premier ministre devraient incarner la cohérence de l’Etat et la stabilité des institutions. Pourtant, l’impression qui s’impose de plus en plus dans l’opinion est celle d’un pouvoir déjà projeté dans la bataille politique de demain, c’est-à-dire la Présidentielle de 2029.

La République se retrouve suspendue à une échéance électorale qui n’est même pas ouverte. Lorsque l’horizon d’un gouvernement cesse d’être le présent du pays pour devenir l’élection présidentielle suivante, les institutions commencent à se déformer. Les décisions cessent d’être perçues comme des réponses aux urgences nationales. Elles apparaissent comme des mouvements stratégiques dans une partie politique plus vaste.

Le Sénégal donne de plus en plus le sentiment d’un pays gouverné comme un échiquier. Les positions se construisent. Les alliances se devinent. Les silences deviennent éloquents. Les nominations sont interprétées comme des investissements politiques. L’Etat cesse progressivement d’être un espace neutre de service public, et devient un terrain de préparation pour la prochaine con­quête du pouvoir.

Cette dérive est aggravée par un phénomène désormais visible. Plusieurs directeurs généraux, ministres et présidents de conseil d’administration prennent publiquement position en faveur du Premier ministre. Ces déclarations ne peuvent pas être réduites à de simples opinions personnelles. Elles traduisent un déplacement du centre de gravité politique à l’intérieur même de l’appareil d’Etat.

Une partie de la haute administration semble ainsi déjà engagée dans une bataille politique anticipée. Cette situation crée un déséquilibre préoccupant pour une démocratie. Car lorsque des responsables publics commencent à afficher des fidélités politiques dans la perspective d’une compétition future, la frontière entre l’Etat et un camp politique devient dangereusement floue. La République cesse d’être un espace commun pour devenir un espace de loyautés.

Le phénomène est d’autant plus préoccupant que le Premier ministre lui-même a récemment affirmé publiquement qu’il ne démissionnera pas. Cette déclaration introduit une rigidité politique au sommet de l’Exécutif et laisse planer la perspective d’une tension durable au cœur même du pouvoir.

Or, dans une République, la stabilité institutionnelle ne peut pas reposer sur une confrontation durable entre deux ambitions. Le président de la République se retrouve désormais face à une responsabilité historique. Laisser cette situation se prolonger reviendrait à accepter que le Sénégal soit gouverné pendant plusieurs mois ou années dans une atmosphère de rivalité permanente. Aucun pays ne peut durablement fonctionner dans un tel climat.

Pendant que cette tension politique occupe le sommet de l’Etat, le Sénégal réel affronte des urgences beaucoup plus concrètes. Les familles sont confrontées à la cherté de la vie. Les jeunes cherchent un horizon qui tarde à apparaître. Les universités connaissent une instabilité récurrente. Les étudiants attendent leurs bourses. Les agriculteurs réclament des politiques de production cohérentes. Les hôpitaux manquent de moyens. Les écoles attendent des réformes sérieuses et la fin de la grève des enseignants.

Le pays a besoin d’un Etat concentré sur ses urgences. Il n’a pas besoin d’une longue partie d’échecs politique. La science politique nous rappelle pourtant depuis longtemps que les institutions démocratiques ne survivent que lorsque les ambitions individuelles acceptent de s’y soumettre. Samuel P. Huntington l’exprimait avec une grande clarté lorsqu’il expliquait que la stabilité d’un système politique dépend de l’équilibre entre les institutions et les ambitions des acteurs politiques. Lorsque les ambitions dépassent les institutions, la crise devient inévitable.

Dans le même esprit, Max Weber rappelait que l’exercice du pouvoir exige une éthique de responsabilité. Pour lui, la politique est «le lent forage de planches dures», une œuvre de patience et de discipline où l’homme d’Etat doit savoir contenir ses propres ambitions pour préserver l’intérêt général.

Enfin, la réflexion démocratique de Alexis de Tocqueville rappelle une exigence fondamentale. Lorsqu’il observait les démocraties modernes, il mettait en garde contre un danger majeur. Selon lui, les citoyens se détournent des institutions lorsqu’ils ont le sentiment que celles-ci servent d’abord des intérêts particuliers plutôt que l’intérêt commun. C’est précisément ce sentiment qui commence à s’installer dans l’opinion.

Face à cette situation, le président de la République ne peut pas rester dans l’ambiguïté. Il lui appartient de prendre ses responsabilités constitutionnelles et politiques. Deux voies s’offrent désormais à lui. La première consiste à tirer toutes les conséquences de la situation actuelle en mettant fin à la configuration gouvernementale existante et en désignant un gouvernement capable de faire face à l’ampleur des défis économiques, sociaux et institutionnels auxquels le Sénégal est confronté. L’essentiel n’est pas la formule politique choisie, encore moins la dénomination d’un tel gouvernement. L’essentiel est de mettre en place une équipe gouvernementale capable de gouverner avec efficacité et de restaurer la confiance dans l’action publique, ce que l’actuel gouvernement apparaît manifestement incapable de faire.

La seconde voie est plus radicale, mais elle demeure pleinement démocratique. Si la situation politique devient institutionnellement bloquée et si le Premier ministre maintient sa position de non-démission, alors le Président peut lui-même décider de remettre son mandat en jeu. Une démission suivie de l’organisation d’une élection présidentielle anticipée permettrait de redonner la parole au Peuple sénégalais et de clarifier la situation politique du pays.

Dans l’un ou l’autre cas, on saura réellement si le Peuple s’était «trompé» et une chose doit cesser.

Le Sénégal ne peut pas rester prisonnier d’un jeu d’échecs politique où chaque mouvement est calculé en fonction de 2029, pendant que les urgences nationales s’accumulent.

Une République ne peut pas être gouvernée dans l’ambiguïté permanente. Elle exige de la clarté, du courage et le sens des responsabilités.

Car au-delà des stratégies et ambitions, une vérité demeure. La République n’appartient ni à un homme, ni à un camp, ni à une ambition. Elle appartient au Peuple sénégalais.

Amadou MBENGUE dit Vieux

Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque

Membre du Comité central et du Bureau politique du PIT/Sénégal