Il est des moments où une Nation doit savoir distinguer l’essentiel de l’accessoire. Le Sénégal traverse aujourd’hui une période où les inquiétudes économiques, financières et sociales s’accumulent. Les ménages voient leur pouvoir d’achat s’éroder. Les jeunes cherchent désespérément un emploi. Les entreprises réclament de la visibilité. Les collectivités territoriales attendent davantage de moyens. Pourtant, le débat qui monopolise désormais la scène politique porte sur une nouvelle révision de la Constitution dont le contenu exact reste encore insuffisamment connu du grand public.

Une Constitution n’est pas une loi ordinaire. Elle est le Pacte fondamental de la République. Elle fixe les règles du pouvoir, protège les libertés et garantit l’équilibre des institutions. Pour cette raison, toute modification substantielle devrait être précédée d’un vaste débat national. Plus le texte est fondamental, plus la concertation doit être exigeante.

Comme l’écrivait Cheikh Hamidou Kane, «il faut ap­prendre à lier le bois au bois».

Cette formule n’est pas seulement une leçon de sagesse. Elle rappelle qu’une nation solide est celle qui relie ses institutions à son Peuple. Gouverner ne consiste pas à modifier les règles entre initiés. Gouverner consiste à construire un consensus au­tour de ce qui appartient à tous.

Or, la procédure actuellement engagée soulève de nombreuses interrogations.

L’initiative de cette révision appartient aux députés de la majorité parlementaire, alors même que quelques mois auparavant, le président de la République avait rendu publics plusieurs avant-projets de réformes institutionnelles. Cette coexistence de deux démarches différentes interroge sur la cohérence de l’action publique.

La proposition a franchi les premières étapes prévues par l’article 103 de la Constitution. Le Bureau de l’Assemblée nationale l’a déclarée recevable avant sa transmission au président de la République pour avis. Elle a ensuite été examinée en commission.

C’est précisément à ce stade qu’un élément mérite d’être relevé.

Le gouvernement, représenté par le ministre de la Justice, a exprimé des réserves sur la méthode employée. Il a plaidé pour une réforme construite dans la concertation avec l’opposition, la Société civile et les Forces vives de la Nation, estimant que la Constitution constitue le socle du Pacte républicain et que toute modification d’une telle ampleur mérite un consensus aussi large que possible.

Certes, cet avis ne lie pas juridiquement les députés. Ils demeurent libres d’adopter leur texte. Mais une majorité parlementaire ne dispense jamais d’une exigence démocratique de dialogue.

Beaucoup pensent que tout se jouera lors du vote en séance plénière. En réalité, le processus constitutionnel ne s’arrête pas là.

L’article 103 prévoit qu’une révision devient définitive après son approbation par référendum ou, à titre exceptionnel, par le Parlement statuant à la majorité des trois cinquièmes, si le Président choisit cette voie.

Une question demeure alors.

Que fera le président de la République si le texte est adopté par les députés ?

Nul ne peut répondre avec certitude. Plusieurs lectures juridiques existent. Certains constitutionnalistes soulignent notamment que la Constitution ne fixe pas expressément de délai dans lequel le Président devrait choisir entre la voie référendaire et la voie parlementaire. Si cette interprétation devait prévaloir, une période d’incertitude institutionnelle pourrait s’ouvrir.

A l’inverse, si le choix se porte sur un référendum, le débat quitterait les enceintes parlementaires pour revenir devant le Peuple souverain.

Et c’est là que la politique reprend tous ses droits.

Un référendum ne porte jamais uniquement sur un texte juridique. Il devient souvent un jugement sur un contexte politique, une manière pour les citoyens d’exprimer leur confiance ou leur mécontentement. L’exemple français de 2005 est souvent cité par les politologues pour illustrer ce phénomène de vote sanction.

Le Sénégal de 2026 n’est plus celui de l’alternance de 2024.

Le pays est confronté à des défis considérables.

Les interrogations autour des finances publiques demeurent fortes.

Le secteur du bâtiment traverse une période difficile.

Le chômage des jeunes reste massif.

Les universités connaissent des tensions récurrentes.

Les préoccupations liées au coût de la vie persistent.

Les attentes des agriculteurs, des pêcheurs, des enseignants, des professionnels de santé et des entrepreneurs restent immenses.

Voilà les véritables urgences nationales.

Comme le rappelait Kéba Mbaye, «la justice est la première dette de l’Etat».

Cette justice ne se limite pas aux tribunaux. Elle suppose également que les priorités publiques répondent d’abord aux besoins les plus pressants de la population. Une Répu­blique juste est une République qui place l’emploi, l’école, la santé, la sécurité juridique et la lutte contre la vie chère au-dessus des querelles institutionnelles.

Il est donc légitime de s’interroger sur l’opportunité d’une ré­forme constitutionnelle d’une telle ampleur à ce moment précis.

Le Sénégal manque-t-il aujourd’hui d’articles constitutionnels ?

Ou manque-t-il davantage d’emplois, d’investissements, d’écoles équipées, d’hôpitaux performants, d’industries créatrices de valeur, d’une agriculture plus productive et d’une Administration plus efficace ?

La réponse paraît évidente pour une grande partie des citoyens.

Une Constitution, aussi importante soit-elle, ne crée pas à elle seule des emplois.

Elle ne réduit pas le prix du riz.

Elle ne soigne pas les malades.

Elle ne construit pas les salles de classe.

Elle ne redonne pas confiance aux investisseurs.

Elle fixe un cadre. Encore faut-il que l’action publique remplisse ce cadre de résultats.

Comme l’écrivait Léopold Sédar Senghor, «la culture est au début et à la fin de tout développement».

La culture démocratique commence par le respect du dialogue, de la transparence et du pluralisme lorsqu’il s’agit de modifier le texte fondateur de la République.

La Constitution ne doit jamais devenir l’instrument d’une victoire politique passagère. Elle doit rester la maison commune des Sénégalais. Car les majorités passent, les gouvernements changent, mais les institutions demeurent.

L’histoire retiendra moins ceux qui auront multiplié les révisions constitutionnelles que ceux qui auront su répondre aux attentes concrètes de leur Peuple. Dans une démocratie mature, la grandeur d’un pouvoir ne se mesure pas au nombre de textes qu’il modifie, mais à la confiance qu’il inspire et aux progrès qu’il apporte à la vie quotidienne des citoyens.

Amadou MBENGUE

dit Vieux

Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque

Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal